Chronique médicale

Au fur et à l’usure

Yann Eliès (Quéguiner-Leucémie Espoir)
© Alexis Courcoux

C’est aujourd’hui que l’on en prend pleinement conscience. Pourtant, depuis quelques jours, voire même quelques semaines, l’apathie s’est installée, discrètement et sans violence. En fait, les premiers signes apparaissent le jour où l’on n’a pas réussi à se réveiller au bout des deux heures de sommeil. Ce matin-là, on se dit que dormir aussi longtemps sans perdre de vitesse est plutôt rassurant. Alors pourquoi s’inquiéter ? Pourtant, cet échappement aux repères de la vie à bord doit préoccuper. Ces repères exclus, ces bornes « out » laisseraient-elles présager un « burn out » ?
A cet instant, les sollicitations incessantes de la course, les échanges avec la terre, la marche du bateau laissent peu de prise à cette langueur qui s’immisce sournoisement dans l’organisme. Patiente, elle attend son heure et se nourrie des stress chroniques liés aux exigences de cette si longue épreuve.
Alors, peu à peu, il y a ces coups de pompe, qui surviennent comme ça, sans prévenir. Les périodes où l’on rechigne à manœuvrer, à déplacer les sacs à voile, ou encore à aller barrer alors qu’il le faudrait, pour gagner quelques milles. Parfois, sans vraiment s’en rendre compte,  la négligence se retourne contre soi. On oublie de se changer, de se laver ou encore de se brosser les dents.
D’autres détails signalent cette usure, comme ces fautes de frappe de plus en plus fréquentes sur le clavier du PC. La fatigue est là, sournoise et prégnante, elle émerge désormais comme la partie visible d’un l’iceberg. Attention, les neuf dixièmes immergés sont les plus dangereux. Ils peuvent conduire à des erreurs et des maladresses aux conséquences parfois catastrophiques.
Vu de l’extérieur, on s’en rend compte aussi. Au téléphone comme pendant les vacations, on sent moins d’enthousiasme, moins de choses à raconter. Une  lassitude qui s’expose en platitudes.
Alors un « burn out » ? Pas sûr. Plutôt une fatigue profonde liée à une vie dans un milieu hostile où la physiologie humaine doit sans cesse se forcer à s’adapter. Beaucoup de skippers le disent. Après l’arrivée, il leur faut de longues semaines pour récupérer de cet effritement intérieur.
Pourtant, sur le plan physique, tout va bien. Les mains sont toujours très fragiles mais les crevasses apparues dans le froid du sud cicatrisent. Les doigts sont moins gonflés et la peau a retrouvé ses couleurs. Les bottes lavées et désinfectées sont en train de sécher. Quel plaisir de marcher dans des sandales, les pieds à l’air !
Il fait bon dehors comme à l’intérieur. Hier, belle journée.  Dans un sursaut d’énergie, on a profité d’un grain pour prendre une douche fraiche suivie d’une bonne friction pour tenter d’évacuer tous les miasmes accumulés. Pas de miroir pour se regarder en face, mais on voit bien à la forme des cuisses que l’on a maigri, des jambes surtout. Rien d’étonnant. C’était prévisible et prévu, malgré les exercices de musculation quotidiens mis au point avec le préparateur physique. Garder des membres inférieurs toniques et puissants est essentiel pour avoir la force de monter au mât, si nécessaire.
La course au large est un sport qui se pratique souvent assis. C’est d’abord plus confortable. En position debout, on doit compenser sans cesse les mouvements du bateau pour éviter d’être déséquilibré, un effort physique et mental usant et sans grand intérêt. Dans l’organisation du bord, la position assise est donc privilégiée avec la conception de sièges ergonomiques, en particulier au niveau de la table à cartes, lieu où l’on passe plusieurs heures par jour. Dans le cockpit, certains barrent debout, mais c’est un travail statique qui sollicite peu les jambes. Il faudrait marcher ou courir ! Un jour où il fait beau, on peut envisager quelques tours de pont. Un circuit de quarante mètres, au mieux… On imagine le retour aux Sables et des premiers pas un peu pénibles comme des astronautes après un long séjour dans l’espace.
Sur le plan médical, pour l’instant, tous les problèmes ont été gérés par les skippers eux-mêmes. On sait qu’en cas d’incident grave, les copains vont se dérouter pour venir vous soutenir. Un soutien à proximité immédiate, à défaut de pouvoir faire mieux. En effet, sauf cas extrême, impossible de mettre deux soixante pieds côte à côte en pleine mer. Les mats, avec le roulis, vont se percuter et se briser instantanément. Ballotées par les vagues, les coques en carbone, très fragiles, vont se fracasser en se touchant. Un double naufrage pour un hypothétique sauvetage, une solution pour le moins hasardeuse.
Si la situation l’exige, d’autres moyens sont mis en jeu. C’est le Centre Régional Opérationnel de Surveillance et de Sauvetage (CROSS) dénommé aussi Maritime Rescue Coordination Center (MRCC) situé au Cap Gris Nez qui a le pouvoir de mettre en route les secours en alertant le MRCC du pays le plus proche du lieu où se trouve le navire. S’il s’agit d’un problème médical, l’intervention s’organise en collaboration avec le médecin de la course et le Centre de Consultation Médical Maritime (CCMM) basé à Toulouse.
Les cargos sur zone sont dans l’obligation de se dérouter et la prise en charge est réalisé avec celui qui présente les moyens techniques les mieux adaptés. Souvent ce sont les bateaux militaires qui offrent les meilleures garanties avec un médecin à bord.
Pour l’instant, pas d’épisode de ce genre sur ce Vendée-Globe. Les problèmes de santé sont sous contrôle. Reste encore une longue route, en particulier pour les derniers. Alors, il faut profiter de chaque moment pour se reposer, juguler l’usure physique et mentale et être prêt à affronter les coups de vent de l’hémisphère Nord. Les quarantièmes nord ne rugissent peut-être pas, mais en plein hiver, ils sont tout aussi capables de hausser le ton et de montrer les crocs.
Dr Jean-Yves CHAUVE

 

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