15 Novembre 2016 - 10h01 • 23145 vues

Partager

Article

Le dixième jour de mer que les skippers vont entamer ce midi peut marquer un premier tournant dans ce huitième Vendée Globe. Avec trois dossiers chauds : un très important risque d'échappée des leaders, le passage canon de l'équateur dès ce soir pour le leader Alex Thomson et la tentative de réparation de Tanguy de Lamotte, au Cap-Vert.

Gare à l'échappée. Quand on observe une carte des vents à grande échelle ce matin, la situation est plutôt réjouissante pour le groupe des meneurs - à commencer par Alex Thomson. Au passage, Hugo Boss devrait basculer dans l'hémisphère Sud aux environs de 21h ce soir, avec plus d'un jour d'avance sur le temps de référence. Ils ne pourront qu'applaudir la performance  - laquelle témoigne à la fois des bonnes conditions depuis le départ et des progrès des bateaux et de leurs skippers - mais pour tous les marins à partir de la 9e place (Jean Le Cam), il y a de quoi se gratter la tête. © Quéguiner Leucémie EspoirExplication : la zone de vents potentiellement faibles s'est considérablement élargie. Elle s'étend maintenant de la latitude de Dakar au Sénégal à celle de Monrovia, la capitale du Liberia, ou si l'on préfère de 15° à 6° Nord. Autrement dit, cette zone trop calme pour être honnête concerne la très grande majorité de la flotte à l'exception des huit premiers ! Et encore, c'est très limite pour Morgan Lagravière (Safran) et Yann Eliès (Quéguiner-Leucémie Espoir) qui doivent s'accrocher pour faire partie du quart de flotte pouvant frapper un grand coup aujourd'hui. Les meneurs ont l'occasion de se faire la belle avec des vitesses pouvant être jusqu'à deux, voire trois fois supérieures à celles de tous les autres. Au pointage de 9h, les bateaux de tête marchent aux environs de 12 noeuds quand, 250 à 400 milles derrière eux, on peine à dépasser les 5 noeuds. "Oui, ça part par devant et ça peut faire de grands écarts" confirme le Directeur de course, Jacques Caraës. Pour l'anecdote, les leaders devront composer avec un petit archipel brésilien sur leur route : Sao Pedro et Sao Paulo, un groupe d'îlots perdu au milieu de l'Atlantique qui reçoit de temps à autre quelques scientifiques.

Il faudra être (très) patient

On l'a dit, répété, et cela se confirme dans les grandes largeurs : il y a plusieurs matchs dans le match dans ce Vendée Globe. Certes, la course ne fait que commencer puisqu'on attaquera le début du dixième jour cet après-midi. Mais quelques favoris et outsiders vont devoir être très patients en attendant des jours meilleurs. C'est le cas de Jean-Pierre Dick (StMichel-Virbac), empétolé dans le Pot au Noir en compagnie de Jean Le Cam (Finistère Mer Vent) et de Thomas Ruyant (Le Souffle du Nord pour le Projet Imagine). Ces trois-là accusent 250 à 290 milles de retard ce matin… et ils sont les moins mal lotis. Kito de Pavant (Bastide Otio, 12e) navigue en effet une centaine de milles derrière eux et il faut remonter d'une autre centaine de milles vers le Nord pour trouver Bertrand de Broc (MACSF) et Louis Burton (Bureau Vallée) aux 13e et 14e places, à plus de 460 milles. Le 15e, Arnaud Boissières (La Mie Câline), émarge à plus de 530 milles soit l'équivalent d'une journée et demie de mer à 15 noeuds de moyenne. Ces écarts devraient s'étirer au moins toute la journée. Et les leaders ne sont plus dans la même problématique du tout : leur stratégie consiste désormais à anticiper au mieux la négociation de l'anticyclone de Sainte-Hélène, alors que tous les autres ne peuvent que se battre avec leurs voiles pour tenter de s'extirper des griffes du Pot au Noir, le moins lentement possible. Pour peu que la position de l'anticyclone de Sainte-Hélène autorise à "couper le fromage" vers la pointe de l'Afrique du Sud - c'est loin d'être exclu - et l'addition serait plus sévère encore, mais n'anticipons pas.

Enda joue du Bodhran…

C'est la course et, aujourd'hui, les circonstances sont très largement profitables aux bateaux des avant-postes. Heureusement il y a tous ces matchs dans le match pour batailler avec les copains dans les parages et prendre du plaisir en mer sans trop se soucier des classements. "C'est sûr que je ne vais pas m'amuser à jouer avec les bateaux très loin devant ou ceux très loin derrière" confirme Jean Le Cam, "Yann Eliès s'est un peu échappé, mais je surveille de près Thomas (Ruyant) et Jean-Pierre (Dick)". Même chose pour le jeune Suisse Alan Roura (La Fabrique) au bonheur communicatif qui bataille, lui, dans la zone comprise entre 700 et 800 milles de retard au leader, en compagnie du Français Romain Attanasio (Famille Mary-Etamine du Lys), de l'Américain Rich Wilson (Great American IV) et du Japonais Kojiro Shiraishi (Spirit of Yukoh). Quelques dizaines de milles devant eux, belle bagarre aussi entre le Néo-Zélandais Conrad Colman (Foresight Natural Energy), le Hongrois Nandor Fa (Spirit of Hungary) et les deux bizuths Fabrice Amedeo (Newrest-Matmut) et Stéphane Le Diraison (La Compagnie du Lit-Boulogne Billancourt). A ces latitudes du classement, on sait très bien que ceux de devant "sont sur une autre planète", qu'il ne sert à rien de vouloir rivaliser avec ces extra-terrestres… et que la route est encore très longue.

Idem dans le dernier tiers du classement, où les "aventuriers" vont à leur rythme, avec l'objectif essentiel de parvenir à boucler la boucle. Eric Bellion (COMMEUNSEULHOMME) dit se sentir de mieux en mieux en mer après un départ à l'abattée qui l'a paradoxalement "totalement libéré de la peur". Sébastien Destremau (TechnoFirst-faceOcean), 28e  à plus d'un millier de milles, ne regarde même pas les pointages, mais ne manque pas d'humour quand il dit cette nuit "j'ai enlevé les petites roulettes", pour signifier qu'il porte toute la surface de voile possible sur son vénérable monocoque. Quant à l'Irlandais Enda O'Coineen (Kilcullen Voyager-Team Ireland), en 27e position à près de 900 milles, il réfléchit tranquillement à sa traversée de l'archipel du Cap Vert : "Je pourrais couper au milieu ou empanner pour passer à l’Ouest afin de trouver plus de vent et un meilleur angle. Mais puisque je vais y être toute la journée, la route touristique sera peut-être plus intéressante.” Et Enda d'ajouter qu'il vient de vivre sa "première journée facile : sur un bord, pas d'empannage, pas de ris, pas de changements de voiles. J'ai eu du temps pour contempler, pour lire et pour sortir mes instruments de musique. Ici au moins, personne ne m'entendra jouer du Bodhran!" Au Cap-Vert justement, Tanguy de Lamotte (Initiatives Coeur) n'entendra probablement pas le tambourin irlandais. Mais s'il pouvait lui porter chance à distance pour la réparation de sa tête de mât, on applaudirait des deux mains.

Bruno Ménard / M&M