04 Janvier 2017 - 21h00 • 13191 vues

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Tous les jours, l’extrait d’un roman, d’un documentaire, d’un récit d’explorateur, d’un poème maritime, d’une observation d’un découvreur, d’un journal de bord… En liaison avec les conditions météorologiques ou en rapport avec un aperçu géographique des solitaires du Vendée Globe.

« D’où viennent-ils ? De l’incommensurable. Il faut à leurs envergures le diamètre du gouffre. Leurs ailes démesurées ont besoin du recul indéfini des solitudes. L’Atlantique, l’Indien, le Pacifique, ces vastes ouvertures bleues, voilà ce qui leur convient. Ils les font sombres. Ils y volent en troupes. Le commandant Page a vu une fois sur la haute mer sept trombes à la fois. Ils sont là, farouches. Ils préméditent les désastres. Ils ont pour labeur l’enflure éphémère et éternelle du flot. Ce qu’ils peuvent est ignoré, ce qu’ils veulent est inconnu. Ils sont les sphinx de l’abîme ; et Gama est leur Œdipe. Dans cette obscurité de l’étendue qui remue toujours, ils apparaissent, faces de nuées. Qui aperçoit leurs linéaments livides dans cette dispersion qui est l’horizon de la mer, se sent en présence de la force irréductible. On dirait que l’intelligence humaine les inquiète, et ils se hérissent contre elle. L’intelligence est invincible, mais l’élément est imprenable. Que faire contre l’ubiquité insaisissable ? Le souffle se fait massue, puis redevient souffle. Les vents combattent par l’écrasement et se défendent par l’évanouissement. Qui les rencontre est aux expédients. Leur assaut divers et plein de répercussions, déconcerte. Ils ont autant de fuite que d’attaque. Ils sont les impalpables tenaces.

(…) Les vents courent, volent s’abattent, finissent, recommencent, planent, sifflent, mugissent, rient ; frénétiques, lascifs, effrénés, prenant leurs aises sur la vague irascible. Ces hurleurs ont une harmonie. Ils font tout le ciel sonore. Ils soufflent dans la nuée comme dans un cuivre, ils embouchent l’espace, et ils chantent dans l’infini, avec toutes les voix amalgamées des clairons, des buccins, des oliphants, des bugles et des trompettes, une sorte de fanfare prométhéenne. Qui les entend écoute Pan. Ce qu’il y a d’effroyable, c’est qu’ils jouent. Ils ont une colossale joie composée d’ombre. Ils font dans les solitudes la battue des navires. Sans trêve, jour et nuit, en toute saison, au tropique comme au pôle, en sonnant dans leur trompe éperdue, ils mènent, à travers les enchevêtrements de la nuée et de la vague, la grande chasse noire des naufrages. Ils sont les maîtres des meutes. Ils s’amusent. Ils font aboyer après les roches les flots, ces chiens. Ils combinent les nuages, et les désagrègent. Ils pétrissent, comme avec des millions de mains, la souplesse de l’eau immense.

L’eau est souple parce qu’elle est incompressible. Elle glisse sous l’effort. Chargée d’un côté, elle échappe de l’autre. C’est ainsi que l’eau se fait onde. La vague est sa liberté. »

 

Extrait par DBo. du livre de :

Victor Hugo - Les travailleurs de la mer - Éditions Gallimard (Folio classique)