Toutes les actualités

Du large aux sommets, l'appel d'autres horizons

Alpinisme, trail, triathlon : Maxime Sorel, Aurélien Ducroz et Sébastien Simon racontent ce que la montagne et l’effort leur apprennent, et ce qu’ils rapportent en mer.

Alpiniste en doudoune jaune progressant sur une corde fixe dans une cascade de glace de l’Everest.
© Guillaume Vallot

L'océan et la montagne ont beau sembler aux antipodes, ceux qui les fréquentent y retrouvent souvent les mêmes exigences, les mêmes réflexes et parfois les mêmes émotions. Mais ces passerelles dépassent largement les reliefs et les horizons marins. Alpinisme, trail ou triathlon : autant de terrains sur lesquels certains navigateurs aiment se confronter à d'autres défis, retrouver le goût de la découverte et cultiver des qualités précieuses au large. Pourquoi aller chercher ailleurs ce que l'on éprouve déjà en mer ? Que gagne-t-on à sortir de son domaine de maîtrise ? Et comment ces expériences nourrissent-elles, en retour, la pratique de la voile ? De l'Everest aux sommets alpins, des longues traversées aux efforts chronométrés, Maxime Sorel, Aurélien Ducroz et Sébastien Simon apportent, chacun à leur manière, quelques éléments de réponse.

Deux terrains, une même lecture du monde

Bien avant que les skippers ne multiplient les incursions en montagne, Isabelle Autissier, première femme à boucler un tour du monde en solitaire en compétition, puis concurrente du Vendée Globe 1996-1997, avait déjà exploré les passerelles entre ces deux univers. Aux côtés de l'alpiniste Lionel Daudet, lors d'une expédition en Géorgie du Sud racontée dans Versant Océan, la navigatrice s'était aventurée sur un terrain où chacun devait apprendre des compétences de l'autre. Une expérience qui trouve aujourd'hui un écho particulier dans le parcours d'Aurélien Ducroz. Double champion du monde de freeride avant de devenir marin, le Chamoniard a longtemps considéré la voile et la montagne comme deux mondes distincts. Il aura fallu sa première Mini Transat, en 2011, pour que les similitudes lui sautent aux yeux. 

« Au départ, je n'avais pas du tout fait le lien entre la manière de me déplacer en montagne et celle de naviguer. Pour moi, c'étaient deux choses différentes. Puis, d'un coup, je me suis senti bien. J'avais l'impression de faire quelque chose que je connaissais, que je maîtrisais. La manière dont j'analysais une face ou un itinéraire en montagne, finalement, c'était un peu la même chose. » 

Une prise de conscience à laquelle Sébastien Josse, triple participant au Vendée Globe et aujourd'hui directeur sportif du Team Banque Populaire, n'est pas étranger. Alors qu'Aurélien apprend encore les rudiments de la navigation, le skipper lui propose un jour de regarder une carte marine comme il aborderait une descente à ski : identifier les obstacles, repérer les passages, mesurer les risques, choisir où accélérer et où temporiser. « Au final, ton rôle, c'est de passer ton temps à analyser l'élément, puis de mettre cette analyse en perspective avec tes capacités, la manière dont tu te sens, l'état de ton bateau. Parce qu'il y a des jours où tu es plus capable que d'autres. Ensuite, tu ajoutes toutes ces données pour prendre tes décisions. » 

Cette philosophie irrigue aujourd'hui Ocean Summits, son projet associant la préparation du Vendée Globe 2028 à l'ascension des 82 sommets alpins de plus de 4 000 mètres. Deux ambitions qui se nourrissent mutuellement, bien au-delà de la performance sportive. « Sans la montagne, je n'aurais jamais pu faire du bateau. Et sans le bateau, j'aurais peut-être été un moins bon montagnard. » 


Sans la montagne, je n'aurais jamais pu faire du bateau. Et sans le bateau, j'aurais peut-être été un moins bon montagnard.

Aurélien Ducroz
Double champion du monde de ski freeride

« Dans les deux milieux, tu es en perpétuelle réflexion et tes analyses sont remises en cause en permanence. Un degré de température en plus ou en moins, un vent un peu plus fort, et tout peut changer. Ce qui me passionne, c'est cette proximité dans la manière de comprendre les éléments, de s'y déplacer et de gérer les risques. On est tout petit face à ces deux univers. Et, finalement, la méthode pour réussir à passer est assez semblable. » Maxime Sorel partage largement cette lecture. Après avoir bouclé le Vendée Globe 2020-2021, le Malouin a atteint le sommet de l'Everest en mai 2023, dans le cadre de son projet Mon Double Everest, mené au profit de Vaincre la Mucoviscidose. Une aventure qui lui a confirmé combien la mer et la haute montagne imposent une même forme d'humilité. « Ce sont deux univers contraints par la nature, par les éléments. Tu ne fais pas ce que tu veux. Tu essaies d'épouser ce qui arrive, mais ce n'est pas toi qui choisis. Quand tu écoutes les histoires des montagnards ou des marins, c'est quelque chose qui ressort toujours. »

Skieur freeride soulevant une gerbe de poudreuse dans une pente raide baignée de soleil.

La préparation comme seconde nature

Derrière les images spectaculaires d'une ascension, d'une descente à ski ou d'un bateau lancé à pleine vitesse, il y a surtout une somme de détails invisibles. Et une obsession commune : réduire autant que possible la place laissée au hasard, tout en sachant qu'il conservera toujours son mot à dire. « Quand tu vois le temps passé à préparer ton sac pour chaque journée d'expédition et celui que tu consacres à un bateau avant une course de dix jours, tu fais vite le parallèle. Les grammes comptent, le soin apporté à chaque chose aussi. Tu essaies d'anticiper des situations sans savoir si elles vont se produire. Et finalement, il arrive toujours des choses auxquelles tu n'avais pas pensé », souligne Maxime Sorel. 

Cette attention se prolonge jusque dans la gestion du corps. Désormais adepte des longues distances en trail, le navigateur retrouve dans ces efforts prolongés des réflexes forgés au large. 

« Dans l'ultra, notamment sur le Tour du Mont-Blanc, j'ai retrouvé cette gestion de soi, des vêtements, de la nourriture, de l'eau. C'est assez lourd, mais j'aime beaucoup ça. Comme en mer, il faut prendre soin de soi, faire attention à ce qu'on mange, à ce qu'on boit, choisir les bonnes affaires au bon moment. » 

Tous ne cherchent pas le relief. Pour Sébastien Simon (Groupe Dubreuil), le terrain de jeu est d’abord celui de l’endurance. Chez lui, l’aventure a commencé de façon nettement moins solennelle. Un membre de son équipe lui lance un défi : s'inscrire à un Half Ironman aux Sables-d'Olonne. Le skipper de Groupe Dubreuil accepte sur-le-champ. Depuis, le troisième du Vendée Globe 2024-2025 n'a pas vraiment fait les choses à moitié. Quatre mois après son tour du monde, il bouclait un Ironman en 9 h 31. « Je mets la même rigueur pour préparer un marathon, un Ironman, un Half Ironman ou n'importe quelle course, parce que je veux faire les choses à fond. Et je mets la même rigueur pour préparer une Route du Rhum ou un Vendée Globe. » Pour autant, le Vendéen se garde bien de placer toutes ces épreuves sur le même plan. Lorsqu'un membre de l'organisation de l'Ironman lui demande, à l'arrivée, ce qui est le plus difficile entre un triathlon et une circumnavigation, sa réponse tient en quelques mots : « Ce soir, je suis dans mon lit ! Au bout de dix heures d'effort, c'est terminé. » 

Au large, l'engagement se prolonge pendant des semaines, avec une fatigue qu'il faut gérer sans jamais pouvoir véritablement s'arrêter. Il existe néanmoins une passerelle essentielle entre toutes ces disciplines, et elle se situe, selon lui, entre les deux oreilles. « Le sport au quotidien m'aide à développer cette faculté mentale qui permet de me repousser plus facilement, d'aller chercher des ressources même quand il semble ne plus y en avoir. Malgré la fatigue, tu as toujours envie d'en faire davantage. Mais ça ne vient pas par hasard, ça se travaille. En compétition, tu apprends à pousser le curseur un peu plus loin, à ne pas baisser les bras à la première difficulté. »

Skieur en combinaison orange sur une arête enneigée du massif du Mont-Blanc, face au glacier d’Argentière.

Retrouver le goût des premières fois

Pourquoi quitter un univers dans lequel on a acquis tant de maîtrise pour se confronter à un autre où tout, ou presque, est à réapprendre ? Chez Maxime Sorel, la réponse tient beaucoup au plaisir de la découverte. Après des années passées sur les circuits de course au large, le Malouin apprécie de retrouver des sensations qu'il connaissait moins ces derniers temps. « En bateau, j'avais découvert quelque chose de très fort avec les premières fois. Ensuite, sur d'autres courses, je ne ressentais plus exactement ça. Ce n'était pas moins bien, c'était différent. En montagne, comme je maîtrise moins, je retrouve cet aspect découverte. Et puis la voile est devenue un métier, alors que la montagne reste une passion. Je ne la vis pas de la même manière. » 

Une différence qui se retrouve jusque dans le rapport à l'entraînement. « Quand tu prépares une expédition, si tu n'y vas pas aujourd'hui, tu peux y aller demain. Quand tu prépares une course avec un objectif de résultat, c'est aujourd'hui, pas demain. » L'exigence demeure, mais les contraintes ne sont pas les mêmes. Le temps lui-même n'obéit pas aux mêmes règles. Un ultra-trail d'une trentaine d'heures, une expédition de quarante jours ou un Vendée Globe de quatre-vingts jours ne se comparent pas à coups de chronomètre. 

« On me dit parfois : “Tu as déjà passé quatre-vingts jours en mer, alors trente heures, c'est facile !” Mais non. La notion de temps dépend de ce que tu entreprends. Quand tu arrives vers la fin d'un effort, tu commences à ressentir la lassitude et la fatigue, quelle que soit sa durée. Si tu étais parti en sachant que cela durerait quinze jours de plus, ce moment arriverait plus tard. » 

Quant à la solitude, elle n'a pas tout à fait le même visage en montagne, où les expéditions se vivent généralement à plusieurs. Même si, à très haute altitude, chacun doit aussi trouver en lui-même les ressources pour avancer.

Sébastien Simon navigateur du Vendée Globe, gravit une crête rocheuse avec ses bâtons lors d’un trail au-dessus du lac d’Annecy.

D'autres défis, les mêmes ressorts

Sébastien Simon, de son côté, a décidé de tourner la page du triathlon. Non par manque d'envie, mais parce qu'il estime avoir atteint un niveau difficile à améliorer sans consentir des sacrifices disproportionnés. Entre les entraînements et les longues semaines de travail consacrées à son projet IMOCA, les journées étaient devenues particulièrement chargées. Il garde toutefois un marathon en ligne de mire et, surtout, une curiosité grandissante pour l'ultra-trail, encouragée par des amis déjà mordus de la discipline. « Je pense qu'il y aura davantage de similitudes avec la course au large, parce que la fatigue entre en jeu. J'adore les efforts longs, quand l'usure arrive et qu'il faut réussir mentalement à prendre les choses étape par étape, arrêter de regarder le temps qui passe et celui qu'il reste. Je pense que l'ultra-trail pourra m'apporter ce que j'aime tant dans la course au large. » 

Finalement, ce qui relie ces aventures ne tient peut-être pas tant à la recherche de sensations fortes qu'au plaisir de se confronter à ce que l'on ne maîtrise pas encore. En mer comme en montagne, l'expérience permet d'aller plus loin. Mais c'est parfois en redevenant débutant que l'on retrouve le plus sûrement l'envie de repartir.

[Bande-annonce] « Vendée Globe, Seuls autour du monde »

Partager cet article

Dernières actualités