L'océan et la montagne ont beau sembler aux antipodes, ceux qui les fréquentent y retrouvent souvent les mêmes exigences, les mêmes réflexes et parfois les mêmes émotions. Mais ces passerelles dépassent largement les reliefs et les horizons marins. Alpinisme, trail ou triathlon : autant de terrains sur lesquels certains navigateurs aiment se confronter à d'autres défis, retrouver le goût de la découverte et cultiver des qualités précieuses au large. Pourquoi aller chercher ailleurs ce que l'on éprouve déjà en mer ? Que gagne-t-on à sortir de son domaine de maîtrise ? Et comment ces expériences nourrissent-elles, en retour, la pratique de la voile ? De l'Everest aux sommets alpins, des longues traversées aux efforts chronométrés, Maxime Sorel, Aurélien Ducroz et Sébastien Simon apportent, chacun à leur manière, quelques éléments de réponse.
Deux terrains, une même lecture du monde
Bien avant que les skippers ne multiplient les incursions en montagne, Isabelle Autissier, première femme à boucler un tour du monde en solitaire en compétition, puis concurrente du Vendée Globe 1996-1997, avait déjà exploré les passerelles entre ces deux univers. Aux côtés de l'alpiniste Lionel Daudet, lors d'une expédition en Géorgie du Sud racontée dans Versant Océan, la navigatrice s'était aventurée sur un terrain où chacun devait apprendre des compétences de l'autre. Une expérience qui trouve aujourd'hui un écho particulier dans le parcours d'Aurélien Ducroz. Double champion du monde de freeride avant de devenir marin, le Chamoniard a longtemps considéré la voile et la montagne comme deux mondes distincts. Il aura fallu sa première Mini Transat, en 2011, pour que les similitudes lui sautent aux yeux.
« Au départ, je n'avais pas du tout fait le lien entre la manière de me déplacer en montagne et celle de naviguer. Pour moi, c'étaient deux choses différentes. Puis, d'un coup, je me suis senti bien. J'avais l'impression de faire quelque chose que je connaissais, que je maîtrisais. La manière dont j'analysais une face ou un itinéraire en montagne, finalement, c'était un peu la même chose. »
Une prise de conscience à laquelle Sébastien Josse, triple participant au Vendée Globe et aujourd'hui directeur sportif du Team Banque Populaire, n'est pas étranger. Alors qu'Aurélien apprend encore les rudiments de la navigation, le skipper lui propose un jour de regarder une carte marine comme il aborderait une descente à ski : identifier les obstacles, repérer les passages, mesurer les risques, choisir où accélérer et où temporiser. « Au final, ton rôle, c'est de passer ton temps à analyser l'élément, puis de mettre cette analyse en perspective avec tes capacités, la manière dont tu te sens, l'état de ton bateau. Parce qu'il y a des jours où tu es plus capable que d'autres. Ensuite, tu ajoutes toutes ces données pour prendre tes décisions. »
Cette philosophie irrigue aujourd'hui Ocean Summits, son projet associant la préparation du Vendée Globe 2028 à l'ascension des 82 sommets alpins de plus de 4 000 mètres. Deux ambitions qui se nourrissent mutuellement, bien au-delà de la performance sportive. « Sans la montagne, je n'aurais jamais pu faire du bateau. Et sans le bateau, j'aurais peut-être été un moins bon montagnard. »