03 December 2012 - 16:58 • 4888 views

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Plus que 50 milles pour être à la longitude du cap des Aiguilles, qui marque la véritable porte de l’océan Indien. La portée symbolique du franchissement du méridien risque de ne pas sauter aux yeux des concurrents déjà obnubilés par leur prochain objectif, la porte de Crozet. En attendant, le record Les Sables d'Olonne - Bonne Espérance détenu par Vincent Riou en 2004 (24j 02h 18mn) a été battu de plus d'une journée par Armel Le Cléac'h en 22j 23h 48mn.

Si le record de Jean Le Cam à l’équateur n’est pas tombé, celui de Bonne-Espérance a changé de propriétaire. Armel Le Cléac’h (Banque Populaire) suivi comme son ombre par Jean-Pierre Dick (Virbac-Paprec 3) et François Gabart (MACIF), a donc détrôné Vincent Riou, précédent détenteur du temps de référence entre les Sables d’Olonne et la pointe sud de l’Afrique. Mais pour le trio de tête engagé dans une bagarre d’une intensité peu commune, cette performance risque de rester anecdotique et ne prendra tout son sens qu’avec le recul. Leur préoccupation actuelle est double : d’une part, il s’agit de faire une vérification sérieuse d’un matériel fortement sollicité dans ces jours à hautes vitesses. De l’autre, il s’agit d’anticiper la meilleure trajectoire possible pour contourner un anticyclone qui semble vouloir prendre ses aises sur la porte de Crozet. Deux possibilités s’offrent à eux : tenter de couper au plus court pour rejoindre l’extrémité ouest de la porte et plonger ensuite dans le sud, ou tenter de contourner l’anticyclone par sa face méridionale pour rejoindre ensuite la pointe orientale de cette même porte. Dans le premier cas, le risque majeur est de se faire piéger dans les calmes. Dans le deuxième, les logiciels de routage préconisent une route très sud, qui ferait passer en plein milieu des champs d’icebergs repérés entre l’île Heard et l’archipel de Crozet. Personne n’est obligé d’être aussi radical et la part de liberté revendiquée de certains navigateurs va trouver là un terrain d’expression privilégié.

 

La victoire de Jean Le Cam

Derrière ce trio, Bernard Stamm (Cheminées Poujoulat) et Alex Thomson (Hugo Boss) tentent toujours de s’accrocher quand le groupe des quinquas perd régulièrement du terrain, puisque leur déficit s’est encore accru d’une centaine de milles en vingt-quatre heures. Petit à petit, Jean Le Cam (SynerCiel), Mike Golding (Gamesa) et Dominique Wavre (Mirabaud) sortent du système météo qui accompagne les leaders. Il faudra que cela tamponne par devant pour espérer revenir avant la sortie de l’océan Indien. Jean Le Cam hésitait, quant à lui, entre frustration de voir partir les hommes de tête et satisfaction de s’être dépêtré d’une situation autrement plus préoccupante. Pour ces marins, obsédés de la vitesse au point de demander à quelques heures du départ, qu’un membre de leur équipe rafraichisse le nettoyage de la carène d’un coup de moquette amoureusement passé, naviguer avec un filet de pêche dans la quille n’est tout simplement pas concevable. Après avoir tout tenté, Jean a donc dû se résoudre à faire ce qu’il n’aurait jamais envisagé auparavant : se mettre à l’eau, plonger et attaquer le filet au couteau. Après un tel effort, on conçoit bien que le retard sur le groupe de tête apparaisse quelques instants comme anecdotique.

Derrière, le vent semble revenir pour Javier Sanso (Acciona 100% EcoPowered), Arnaud Boissières (AKENA Vérandas) et Tanguy de Lamotte (Initiatives-cœur). Plus à l’ouest, Bertrand de Broc (Votre Nom autour du Monde avec EDM Projets) recueille les premiers dividendes de son option avec des vitesses de plus de quinze nœuds tandis qu'Alessandro Di Benedetto (Team Plastique) file à bonne allure vers le sud-est.

 

Dans la porte d’Amsterdam…

Il y a des marins qui dansent sur la peau du diable en évitant d’aller tutoyer de trop près les glaces et leur cortège de bourguignons (ou growlers). On pourrait se plaindre que les portes ferment le jeu, elles en modifient surtout le rythme. La stratégie n’est pas exclue, mais il est clair que c’est avant tout sur les phases de transition, sur des changements à court et moyen termes, que va se jouer la course dans l’océan Indien. On pourra regretter les temps épiques où les marins pouvaient aller tutoyer les 60° Sud en se fiant à leur bonne étoile… mais, compte tenu des moyens dont on dispose aujourd’hui, ce serait pour tout dire malsain d’envoyer des marins jouer dans ces terrains minés que sont les champs de glaces. Aujourd’hui, aucun instrument n’est capable de repérer un growler émergeant de quelques centimètres au dessus de la surface de l’eau et même à l’œil nu, certains d’entre eux peuvent facilement se confondre avec la crête des déferlantes. La glorieuse incertitude du sport a aussi ses limites.

PFB