22 Janvier 2021 - 19h00 • 21593 vues

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Navigateur de grand talent sur tout support (Mini 6,50, Figaro, IMOCA, Ultime), trois Vendée Globe à son actif, Sébastien Josse, consultant météo auprès la Direction de course pour ce 9e Vendée Globe, analyse la tête de flotte. De bons mots instructifs, du vécu, de quoi se mettre dans la tête des solitaires en lice pour la victoire aux Sables d’Olonne.

Quelle est votre analyse de la tête de flotte ? La manière de naviguer des solitaires à cinq jours de l’arrivée a-t-elle changé ?

Les positions de Louis (Burton) et de Charlie (Dalin) sont intéressantes. Louis a un petit avantage car il est plus proche de la dépression secondaire et il a encore une ou deux cartes à jouer. On ne peut pas dire que Louis soit en mode Solitaire du Figaro. Il fait sa course, il ne s’occupe pas du groupe, il gère comme il a envie de le faire. Sinon, il ne se serait pas retrouvé sur une trajectoire Ouest, il aurait contrôlé Charlie. Louis navigue avec son intuition, son feeling, il est atypique, et c’est tant mieux ! C’est du placement, de l’intelligence, du ressenti. Louis a ce sens-là, il a développé sa course différemment des autres. Il prend les bas-côtés et il repart, il est en mode guerrier, ce sera peut-être SON Vendée Globe. Charlie, lui, est plus sage, navigue avec sang-froid. Et puis, il y a Boris Herrmann qui met une pression d’enfer aux deux hommes de tête avec ses six heures de bonification. Il a quasiment le podium assuré.

A ce niveau de la course, ça passe ou bien, ça casse, il y aura certainement des déçus, plus que sur les précédentes éditions. Ce qui est sûr, c’est que les skippers en tête de flotte ont la capacité à mettre le curseur encore plus haut, ils savent les uns et les autres que la victoire est à portée de fusil. Ils n’ont pas d’autre choix que d’être à fond, que de se mettre dans une intensité de Figariste, que d’être tout le temps aux réglages. Bien sûr qu’ils regardent dans leur rétroviseur, ça doit cogiter en permanence.

Quelles sont les difficultés sur le dernier tronçon du parcours ?

La fatigue est bien présente après 75 jours de course dans les pattes. Ils ont tous vécu un yoyo émotionnel incroyable et des problèmes techniques. L’enjeu est de gagner et il est évident qu’ils y pensent tout le temps. Ils pensent déjà à la façon dont ils vont aborder la ligne d’arrivée. Aujourd’hui, ils n’ont plus la même capacité physique, la fatigue est profonde. Et sur les cinq prochains jours, il va y avoir beaucoup de difficultés à gérer : le rail du cap Finisterre, les pêcheurs, le courant, la mer forte. Ça rajoute un paramètre de plus et pas des moindres, sans compter le choix des voiles, les manœuvres. Ils ont beaucoup plus de problèmes à gérer que dans le Grand Sud finalement. Ils vont tenir le coup bien sûr, mais ils n’ont plus le même jus. Ils sont en carence de vitamines. Si on faisait un test physique aujourd’hui sur les skippers, tout le monde serait étonné de leur état.

Dans le golfe de Gascogne, il va leur falloir être malin et précis et faire les choses au bon moment. Car les ETA se jouent à une poignée d’heures. Si Louis reste longtemps dans la dépression secondaire il peut gagner 6 heures, si c’est le contraire, il peut perdre des heures. Le timing prend aujourd’hui une valeur considérable.

Par expérience, comment se gère un sprint final dans la tête ?

Sur ce sprint final, les marins baissent la tête, se recentrent sur les tâches à effectuer. Par expérience, je sais qu’on a moins envie d’être pollué par l’extérieur. Par exemple, un quart d’heure de vacation empêche d’être à 100% sur les réglages. Il peut y avoir des minutes cruciales qui vont permettre que ça se déroule bien ou pas. Tous veulent ne rien avoir à se reprocher, ne rien louper, d’autant que quand tu es fatigué, tu as besoin d’anticiper. Il faut imaginer, que comme les pilotes de F1 ou de voltige, ils se passent le scénario dans la tête tout le temps. Ils ressassent, ils regardent les fichiers, ils y pensent tout le temps même dans la bannette quand ils veulent se reposer. Ça va se jouer au mec qui va le mieux mentaliser son approche et son finish de la course. L’idée pour chacun est de ne pas se faire surprendre. Tu deviens un métronome jusqu’à la fin, sans émotions, tu deviens monophasique, tu n’as pas le temps pour autre chose. C’est une véritable qualité à avoir car tous savent que la victoire va se jouer à un petit rien… Charlie peut faire 4e, Louis perdre la victoire. Tout est encore possible, c’est fou !

La météo risque d’être musclée dans le golfe de Gascogne, c’est un stress pour les skippers si proches de la fin ?

Il y a quatre jours, ils étaient en slip, ils vont finir en mouffles et en ciré. Il y a aussi une question d’adaptation. C’est le mec qui s’adapte le mieux et le plus vite qui va réussir. La météo à venir sera costaud, il peut encore y avoir de gros pépins techniques. Tu peux démâter sur un empannage, taper un container. Ce n’est pas pour être négatif mais juste pour signaler que tout peut encore arriver, rien n’est gravé dans le marbre, loin de là ! Les fichiers Grib peuvent aussi évoluer en 4h, donc il faut à la fois faire de la stratégie mais s’adapter au mieux aux conditions du moment. Les bateaux sont clopin-clopant depuis un paquet de temps. Je ne pense pas qu’on aura des surprises à l’arrivée. On sait à peu près tout sur leurs avaries du bord, les vitesses le montrent.

Un mot sur le trio en tête ?

Boris Herrmann a fait une course propre mais dans l’attente, à se caler toujours sur les autres. Là, il sort du bois ! Il démontre qu’il a bien préparé son bateau car il ne déplore pas d’avarie majeure, sauf des soucis de voiles. Il a énormément navigué avant le Vendée Globe, c’est probablement celui qui avait le plus de milles au compteur avant le 8 novembre dernier. Louis Burton, comparativement, n’a pas énormément navigué mais il a un bateau parfaitement préparé et bien né. Charlie Dalin, lui, a été bien entouré par des performers, d’excellents techniciens et a navigué le plus qu’il pouvait. Comme quoi, en tête du Vendée Globe aujourd’hui, il y a de tout, autant sur le profil des marins que sur les bateaux. C’est à retenir : il n’y a pas une recette pour gagner le Vendée Globe. Ça remet « l’église au centre du village » : le Vendée Globe est bel et bien une aventure !

Propos recueillis par la rédaction du Vendée Globe