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Rien n'est jamais joué : cinq courses qui ont basculé

Sur le Vendée Globe, les écarts ne disent jamais toute l'histoire. Une avarie, une dépression, un choix météo ou un acte de solidarité peuvent faire basculer plusieurs semaines de course. De Michel Desjoyeaux à Charlie Dalin, retour sur cinq scénarios où la course a changé de visage à des milliers de milles de l'arrivée.

Le skipper français Roland Jourdain est soulevé par Ellen Macarthur, 2ème, et Michel Desjoyeaux, vainqueur, après son arrivée à la 3ème place dans le Vendee Globe, tour du monde à la voile en solitaire sans escale et sans assistance, le 13 Février 2001, aux Sables d'Olonne - (Photo Jacques Vapillon / Alea / Vendee Globe)
© Jacques Vapillon / Alea / Vendee Globe

Selon les éditions et les bateaux, les skippers du Vendée Globe passent entre deux et quatre mois sur les océans les plus hostiles de la planète. Les écarts se comptent parfois en centaines de milles, les avaries semblent condamner les ambitions des favoris et les classements paraissent figés. L'histoire de la course dit exactement l'inverse. Parce que les systèmes météorologiques redistribuent sans cesse les cartes, parce que chaque marin est seul à bord et doit réparer lui-même son bateau — un skipper, un bateau, un océan —, et parce que le devoir d'assistance fait partie intégrante des règles, le Vendée Globe a offert quelques-uns des renversements les plus spectaculaires du sport. Cinq d'entre eux sont devenus des légendes.

Michel Desjoyeaux, la remontée devenue légende

Le 9 novembre 2008, le sixième Vendée Globe s'élance des Sables d'Olonne. Le lendemain matin, après un peu plus de vingt heures de course et deux cents milles avalés, Michel Desjoyeaux fait demi-tour. Une fuite d'eau sur un ballast a provoqué une panne électrique : impossible de démarrer le moteur, donc de recharger les batteries. Sans énergie, plus de pilote automatique, plus d'instruments, plus de routage, plus de dessalinisateur. Continuer serait déraisonnable. Le Breton rentre au port, répare, et repart. Quand il franchit à nouveau la ligne, quarante et une heures se sont écoulées. Près de deux jours de retard sur une flotte déjà lancée vers les alizés. Pour la plupart des observateurs, ses ambitions de victoire viennent de s'éteindre.

La suite appartient à la légende. Desjoyeaux ne précipite rien. Dans l'Atlantique, il reprend quelques milles chaque jour. Puis viennent les mers du Sud, où le skipper de Foncia déploie toute l'étendue de son talent : plus rapide dans les dépressions, remarquable dans son anticipation des systèmes météo. À l'entrée de l'océan Indien, il n'est déjà plus qu'à une centaine de milles de la tête de course. Et en décembre, l'incroyable se produit : il prend les commandes, et ne les lâchera plus jusqu'à l'arrivée.

Au 56e jour, il double le cap Horn en tête, une poignée d'heures devant Roland Jourdain. Le duel entre les deux hommes tient toute la remontée de l'Atlantique, jusqu'au 81e jour, où Jourdain perd le bulbe de sa quille et doit abandonner. Le 1er février 2009, Michel Desjoyeaux franchit la ligne aux Sables d'Olonne après 84 jours, 3 heures et 9 minutes de mer. Le record de l'épreuve est battu de plus de trois jours. Armel Le Cléac'h, deuxième, arrivera plus de cinq jours après lui.

Cette édition dit tout de ce qu'est le Vendée Globe : sur trente partants, onze seulement seront classés. Et celui qui semblait hors-jeu dès le deuxième jour de course en est sorti vainqueur. Près de vingt ans plus tard, dès qu'il est question de la plus grande remontée de l'histoire de l'épreuve, c'est toujours le même nom qui s'impose.

 Revivez l'édition 2008-2009

"Une emmerde par jour selon Michel Desjoyeaux" pour Antoine Cornic | Vendée Globe 2024

Yannick Bestaven, quand la solidarité désigne le vainqueur

Le 30 novembre 2020, au sud du cap de Bonne-Espérance, le bateau de Kevin Escoffier (PRB) se casse en deux. Le skipper, alors troisième, n'a que le temps d'évacuer dans son radeau de survie. Quatre concurrents sont déroutés par la direction de course : Jean Le Cam, Yannick Bestaven, Boris Herrmann et Sébastien Simon. Tous mettent leur course entre parenthèses. Une douzaine d'heures plus tard, dans une mer formée, Jean Le Cam récupère Kevin Escoffier.

Conformément au règlement, le jury international attribue ensuite des compensations de temps à ceux qui se sont déroutés : 16h15 pour Jean Le Cam, 10h15 pour Yannick Bestaven, 6 heures pour Boris Herrmann. Sébastien Simon, contraint à l'abandon quelques jours plus tard, n'en bénéficiera pas.

Deux mois passent. Le Grand Sud, le cap Horn que Bestaven double en tête, puis une remontée de l'Atlantique d'une intensité rare : quatre skippers se tiennent en quatre heures au passage de l'équateur, huit franchiront la ligne d'arrivée en moins de vingt-quatre heures. Du jamais-vu.

Le 27 janvier 2021, Charlie Dalin coupe la ligne le premier. Mais le classement reste provisoire. Yannick Bestaven arrive troisième, quelques heures plus tard — et sa compensation le fait passer devant : 2 heures et 31 minutes séparent finalement les deux hommes. Louis Burton complète le podium, Jean Le Cam prend une quatrième place que personne n'attendait.

Ce n'est pas une remontée à la vitesse. C'est autre chose, et c'est sans doute plus important : sur le Vendée Globe, se dérouter pour un concurrent n'est pas un choix, c'est une règle. Cette année-là, elle a désigné le vainqueur. Le trophée en main, après être tombé dans les bras de Charlie Dalin, Yannick Bestaven lui glisse : « dans quatre ans, ce sera le tien ».

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Le Cléac'h – Thomson, l'accordéon du cap Horn

Certaines remontées ne débouchent pas sur une victoire, mais elles marquent durablement les esprits. En 2016-2017, Armel Le Cléac'h prend la tête de la course le 28 novembre et ne la lâchera plus. Alex Thomson, lui, ne décroche jamais — alors même qu'il a perdu son foil tribord dès le 19 novembre, après un choc avec un objet flottant non identifié.

Au cap Horn, le Breton compte près de deux jours d'avance. C'est là que tout se resserre. Englué dans les calmes sous le vent de la Terre de Feu, Le Cléac'h voit son avance fondre : le 29 décembre, l'écart n'est plus que de 150 milles ; le lendemain matin, de 30 milles. Puis c'est au tour de Thomson d'être freiné par les petits airs, et l'écart se recreuse.

Le Britannique reviendra une dernière fois à 34 milles alors qu'il reste 309 milles à parcourir. Insuffisant. Le 19 janvier 2017, Armel Le Cléac'h décroche enfin son premier Vendée Globe, après deux deuxièmes places — dont la première, en 2009, derrière un certain Michel Desjoyeaux. Il établit au passage un nouveau record : 74 jours, 3 heures et 35 minutes. Alex Thomson franchit la ligne seize heures plus tard.

 Revivez l'édition 2016-2017

Le skipper Yannick Bestaven, Maitre Coq, est photographié avec du champagne lors de l’arrivée de la course du Vendee Globe, le 28 Janvier 2021
© Yvan Zedda/Alea

Charlie Dalin, quatre ans pour transformer

« Dans quatre ans, ce sera le tien. » La phrase de Yannick Bestaven, en janvier 2021, résume la course de Charlie Dalin cette année-là : premier sur la ligne, deuxième au classement. Sa remontée à lui aura duré une édition entière.

Le 10 novembre 2024, il reprend le départ au milieu de la flotte la plus rapide de l'histoire de l'épreuve. Le record de distance parcourue en 24 heures tombe successivement grâce à Nicolas Lunven, Yoann Richomme puis Sébastien Simon, qui porte la marque à 615 milles. Dans l'océan Indien, une forte dépression au niveau des Kerguelen redistribue les cartes : Dalin et Simon maintiennent leur cap plein Est quand Richomme, Ruyant et Beyou choisissent de la contourner par le Nord pour préserver leur bateau. Le duo de tête résiste et creuse fortement l'écart.

Rien n'est joué pour autant. Sous la Tasmanie, Yoann Richomme revient sur Sébastien Simon — qui navigue avec une avarie de foil tribord — puis sur Charlie Dalin. C'est le skipper de PAPREC ARKÉA qui passe le cap Horn en tête, avec neuf minutes d'avance. Neuf minutes, après plus de quarante jours de mer. Il faudra attendre le large des côtes brésiliennes pour que Charlie Dalin reprenne les commandes. Il ne les lâchera plus.

Le 14 janvier 2025, il remonte le chenal des Sables d'Olonne au lever du soleil, au terme de 64 jours, 19 heures, 22 minutes et 49 secondes de course. Le record de l'épreuve est pulvérisé de plus de neuf jours. Yoann Richomme, bizuth, termine deuxième ; le Vendéen Sébastien Simon, troisième.

Ce que le public ignorait alors, c'est que Charlie Dalin naviguait avec un adversaire invisible : un cancer, diagnostiqué à l'automne 2023. Sous traitement pendant toute la course, il a ajusté son sommeil et son organisation à bord sans jamais laisser la maladie prendre le dessus. Charlie Dalin est décédé le 11 juin 2026, à l'âge de 42 ans. Cette victoire construite sur quatre ans reste l'une des plus grandes histoires que la course ait offertes.

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Ellen MacArthur, l'outsider devenue légende

À 24 ans, Ellen MacArthur prend le départ du Vendée Globe 2000-2001 sans appartenir au cercle des favoris. Ils sont vingt-quatre au départ, dont deux femmes seulement. Face à des marins bien plus expérimentés, la Britannique s'installe pourtant d'emblée dans le match : quatrième dès le 1er décembre, elle prend la deuxième place à Roland Jourdain début janvier, à la faveur d'une avarie de rail de grand-voile.

Sa vraie remontée commence là. Le 10 janvier, Michel Desjoyeaux vire le cap Horn avec 600 milles d'avance sur elle. La remontée de l'Atlantique se joue en une succession de coups d'accordéon, et les deux leaders se retrouvent au coude à coude au passage de l'équateur. Le miracle est à portée. Il s'arrête le 8 février, quand l'étai de Kingfisher cède dans une mer levée par une dépression.

Elle termine deuxième, en 94 jours 4 heures et 25 minutes, à un jour et 28 minutes du vainqueur. Plus qu'une performance sportive, cette édition révèle au monde entier une navigatrice d'exception et fait entrer le Vendée Globe dans une nouvelle dimension médiatique.

 Revivez l'édition 2000-2001

Et en 2028 ?

Le 12 novembre 2028, la onzième édition du Vendée Globe s'élancera des Sables d'Olonne. Les bateaux seront plus rapides, les routages plus fins, les écarts sans doute plus serrés encore. L'océan, lui, n'aura pas changé, et il continuera de faire ce qu'il a toujours fait : rebattre les cartes quand plus personne ne s'y attend. Si l'histoire de la course enseigne une chose, c'est qu'il faudra attendre la dernière bouée avant de désigner un vainqueur.

 Suivez la route vers le Vendée Globe 2028

 

Charlie Dalin, vainqueur du Vendée Globe | Finish recap | Vendée Globe 2024

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