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Comprendre les voiles, avec Yann Eliès

Entrainement de Yann Eliès à bord de Groupe Queguiner-Leucemie Espoir
© Alexis Courcoux

Quand on observe un IMOCA en navigation de l’extérieur, dans la grande majorité des cas on ne peut voir que deux voiles utilisées simultanément : pour schématiser, la grand voile et une voile d’avant. En réalité neuf voiles sont disponibles à bord, que les skippers doivent combiner au mieux selon la force du vent, son angle et les conditions de mer. Les voiles qui ne servent pas, elles, sont « matossées », c’est-à-dire déplacées à bord manuellement par le skipper afin que leur poids (plusieurs centaines de kilos) équilibre le bateau et donc optimise ses performances.
© Alexis CourcouxNeuf voiles, cela peut paraître beaucoup au régatier du dimanche qui se contente souvent de trois fois moins. Mais pour les coureurs du Vendée Globe c’est relativement peu, comme explique Yann Eliès : « dans certaines éditions précédentes, nous sommes déjà partis avec treize voiles. L’évolution de notre sport fait qu’on en embarque de moins en moins. Pour deux raisons. D’abord parce qu’aujourd’hui on arrive à fabriquer des voiles plus polyvalentes dont le ‘range’, à savoir la plage d’utilisation, est plus large… et aussi parce que c’est un poste budgétaire important. Les voiles coûtent très cher et si on veut limiter un peu les budgets, il faut prendre cette direction. »

Deux incontournables : la GV et le J2

Yann Eliès : « à la limite, on pourrait ne partir qu’avec ces deux voiles : la grand voile (GV) et le J2. Ce sont les deux indispensables du bord, celles qu’on va utiliser très, très souvent. »
    
La grand-voile ou « GV »

© JB EpronC’est la voile la plus connue, la plus en arrière du bateau, installée sur la bôme et en arrière du mât, qui culmine à près de 30 mètres. Sauf incident, elle reste à poste pendant tout le Vendée Globe. Pour schématiser, sauf vérification ou incident elle est envoyée dans le chenal au départ et affalée sur la ligne d’arrivée 80 jours plus tard. Utilisée en quasi permanence, la grand-voile offre la possibilité essentielle de pouvoir être réduite selon la force du vent, c’est ce qu’on appelle « arriser » ou « prendre un (ou des) ris » en descendant la toile le long du mât, manœuvre qui la réduit aussi évidemment sur sa bordure, le long de la bôme. Sa surface en position haute est de l’ordre de 250 mètres carrés. Mais contrairement à ce que son nom indique, ce n’est pas la plus grande voile du bateau, le spi et le grand gennaker présentant plus de surface. Yann Eliès : « La GV peut avoir quatre positions et donc quatre surfaces différentes : grand voile haute, 1 ris, 2 ris et 3 ris. Certains coureurs ont même un quatrième ris où il ne reste plus en l’air que la corne (la partie haute de la voile, ndr) ». Selon la force du vent et la combinaison choisie avec la voile d’avant, on va donc naviguer avec toute la surface ou bien de un à trois, voire quatre ris.

    Le J2

Nous allons utiliser les termes de J1, J2 et J3. Pour comprendre, c’est simple : la lettre « J » veut dire « Jib » : génois en anglais. Les chiffres correspondent aux points de fixation des étais qui permettent de les établir et sont placés plus ou moins vers l’arrière du bateau. Ces câbles reliant le pont au mât, dont certains sont amovibles, permettent d’établir les voiles d’avant. Le numéro 1 est à l’étrave du bateau (mais pas sur le bout-dehors où on n’installe que les grandes voiles de portant : spi et gennaker). Le numéro 2 est légèrement reculé sur la plage avant et le numéro 3 est très en arrière, très proche du mât, pour hisser les plus petites voiles.
Parlons pour commencer du J2, car il désigne la deuxième voile incontournable d’un IMOCA. Yann Eliès : « On doit avoir un étai principal fixe, que nous n’avons pas le droit de retirer. Le J2 est la voile qui est sur ce câble principal, montée sur un enrouleur. C’est la seule voile d’avant qui soit lattée. Elle est en l’air, à poste, en permanence. C'est une voile plutôt plate et très polyvalente avec une large plage d’utilisation, de 45 à 110/120 degrés du vent, voire même parfois au portant dans la brise. Le J2 fait environ 100 mètres carrés. » C’est une voile primordiale qu’on essaiera au maximum de préserver, par exemple en utilisant à sa place un « reacher » (lire ci-dessous « la neuvième voile »).


Les grandes voiles de portant

    Le spinnaker ou « spi »

Le spi, c’est la très grande « voile ballon » pour le vent arrière. Cette voile, énorme, est la plus grande du bord avec ses… 400 mètres carrés. La surface d’un terrain de basket ! Il s’agit d’un spi asymétrique – sans tangon donc. Yann Eliès : « On embarque tous encore un spi, même si on a essayé de le supprimer car l’utilisation de cette très grande voile en solitaire est forcément compliquée, d’autant que c’est la seule voile qui n’est pas enroulée sur elle-même. Peut-être que les bateaux à foils arriveront à s’en passer un jour les premiers. Cela fait huit ans qu’on essaie de le supprimer mais pour le moment, nous en avons encore besoin. On l’utilise au vent arrière de 5 à 25 nœuds de vent en double. En solitaire, on va avoir tendance à l’affaler un peu avant que le vent atteigne les 25 nœuds ! Le spi est amuré au bout dehors fixe. »

    Le grand gennaker

Le grand gennaker est… grand, lui aussi : 300 mètres carrés. « Monté sur emmagasineur, cette grande voile a un peu la même utilisation que le spi. Je l’utilise entre 15 et 30 nœuds, de 120 à 160 degrés du vent. En dessous de 15 nœuds, le spi est un petit peu plus efficace. Mais disons que le grand gennaker peut parfaitement suppléer le spi, si celui-ci venait à être déchiré ou perdu. C’est une grande voile de portant qu’on utilise beaucoup aussi quand le vent n’est pas monté au-delà de 30 nœuds .» Pour mémoire, 30 nœuds en langage terrien, c’est déjà plus de 55 km/h.

    Le petit gennaker

Le petit gennaker – 200 mètres carrés tout de même - est utilisé quand le vent portant devient plus fort encore. Mais cette voile a aussi une autre fonction, comme l’explique Yann : « Le petit gennak’ est lui aussi amuré sur le bout dehors mais en haut il vient sur une drisse de capelage (quelques mètres sous la tête de mât, NDR), juste au-dessus du J2. C’est une voile de brise pour le portant, quand il y a 25 à 35 noeuds de vent. On s’en sert aussi parfois pour lofer (serrer le vent) dans le petit-temps. Avant, nous avions un code zéro pour ça. Le côté bénéfique de la limitation des voiles est que nous commençons à avoir des voiles qui ont une double, voire triple utilisation. »

Les voiles plates

    Le J1 ou « Solent »

Le J1 est installé sur le plus grand des étais, qui va de l’étrave à la tête de mât. C’est une voile plate qu’on pourrait donc penser conçue uniquement pour les allures près du vent. Mais en réalité, du fait de sa taille relativement grande - 140 mètres carrés – elle peut faire bien plus. Yann Eliès : « Pour schématiser, le J1 est très bien proche du vent, quand celui-ci souffle de l’ordre de 10 à 15 nœuds, mais on a tendance à le creuser pour le rendre également bénéfique quand on s’écarte du vent. Car comme le J1 est une grande voile, sa plage d’utilisation est assez large : cela peut aller jusqu’à 120 voire 130 degrés du vent. »

    Le J3 , dite « staysail » ou « foc ORC »

© JB EpronLe J3 est sur le plus court des étais, le plus en arrière du pont sur la plage avant. C’est donc logiquement la plus petite (50 mètres carrés). Yann Eliès : « A la base c’est donc une voile de près et de tempête, la dernière voile d’avant utilisée dans le gros temps. Mais c’est aussi et surtout une voile à tout faire, car on la combine souvent avec une autre voile d’avant (ce qui fait que le bateau se retrouve avec trois voiles utilisées en même temps, la GV + deux voiles d’avant, ndr). Avec le J2, c’est la voile qui reste le plus souvent à poste, sur le pont ou en l’air. Car c'est le J3 qu'on enverra aussi dès qu'il y a plus de 10 nœuds, à partir de 90 degrés jusqu'à 160 degrés du vent, en plus d'une voile de portant. On peut la combiner avec toutes les voiles et on utilise souvent des combinaisons J1 + J3, ou bien grand ou petit Gennaker + J3, par exemple. Elle stabilise le bateau, elle permet aussi de mieux rediriger les filets d’air vers la grand-voile. Elle est très utile encore pour masquer une autre voile qu’on cherche à rouler, en faisant office d’écran. Voilà quelques années cette ‘staysail’ (« trinquette », en Français) n’était faite que pour serrer le vent fort. Elle a tendance à être un peu plus creuse et plus polyvalente maintenant, sa plage d’utilisation n’a pas cessé d’augmenter. Sur la Volvo Ocean Race, on l’a vue très souvent. C’est une voile qui ne nuit pas aux autres de toutes façons, donc on a tendance à la laisser en l’air ! »

Deux cas particuliers…

    Le tourmentin

Passons rapidement sur cette huitième voile, de couleur orange fluo, car elle est très petite et surtout vous ne la verrez probablement jamais hissée ! Yann Eliès explique pourquoi : « c’est la minuscule voile de tempête obligatoire au regard de la législation internationale. On la hisse tous les quatre ans pour un contrôle sur la course du Fastnet, puis elle retourne dans son sac et elle y reste. Même dans une énorme tempête, à bord de ces bateaux-là on préfèrera naviguer au pire avec seulement la grand voile arrisée au maximum, voire sans GV pour naviguer avec seulement le J3. Le tourmentin, on le promène dans son sac, c’est tout… »

    La neuvième voile : l’arme secrète ?

Beaucoup d’encre a déjà coulé sur cette fameuse neuvième voile ! Souvenez-vous c’était « la trinquette magique MDTK» de Michel Desjoyeaux, puis « l’arme fatale » ou encore « le reacher gagnant » de François Gabart. Les marins - qui ne sont pas limités en dimensions ni en matériau utilisé - ont un choix à faire pour cette voile intermédiaire qui peut être un atout majeur dans leur jeu. Sa surface avoisine les 115 mètres carrés. « C’est toujours un peu la voile secrète » sourit Yann Eliès, « celle où il reste des questions : est-ce qu’il vaut mieux embarquer un Code zéro ou une voile de brise par exemple ? Cette voile est un peu redondante avec l’indispensable J2, mais elle est plus typée pour la brise au portant, pour le Grand Sud donc. Elle est amurée à l’étrave et hissée au capelage, pas en tête de mât. Très tolérante, on va l’avoir quasiment en permanence dans l’Indien et le Pacifique. Du coup, elle a une autre fonction très importante : elle permet d’économiser le J2… dont on aura bien besoin pour remonter l’Atlantique, une fois passé le cap Horn.»
 

Et aussi…

. L’arme secrète ? « On ne cherche pas forcément la voile magique » assure Yann Eliès, « mais l’objectif est de dessiner des voiles qui couvrent de plus en plus de situations possibles, tout simplement afin d’avoir moins de manœuvres à faire. Dans le Grand Sud si les conditions sont difficiles, mieux vaut économiser les manœuvres sur la plage avant et on peut y naviguer avec trois, voire quatre voiles en l’air. »

. Les changements de voiles sont «énergivores pour le marin et souvent très couteux en terrain, quand on est obligé de naviguer plusieurs milles dans le mauvais sens pour pouvoir faire le changement » explique Yann. C’est pour cela « qu’il ne faut pas se tromper » et savoir estimer son gain. Sur le Vendée Globe « une nouvelle configuration de voiles, tu dois pouvoir l’utiliser pendant au moins quatre à six heures pour que le changement soit réellement rentable. Si tu as juste à rouler ou dérouler la voile, tu peux te contenter d’une plage de deux heures. »

. Les nouveaux matériaux, développés notamment par les voileries North et Incidences très prisées des skippers du Vendée Globe, permettent d’obtenir des voiles relativement légères, très solides et se déformant très peu. Elles sont aussi facilement réparables, même en mer.

. On ne change pas une voile sur un 60 pieds IMOCA de 18 mètres aussi facilement que sur un dériveur ou un croiseur familial. Chacune des voiles d’avant pèse entre 50 et 70 kilos, parfois autour de 100 kilos avec leurs périphériques. « Car une voile c’est aussi une drisse, un jeu d’écoutes, un enrouleur, un hook, etc » comme l’explique Yann Eliès. Or, il faut les déplacer très souvent à l’extérieur et à l’intérieur du bateau pour équilibrer les poids. C’est ce que les marins appellent « le matossage ». C’est très physique, cela nécessite d’être musclé, gainé, en un mot « d’avoir la caisse » comme disent les skippers.

. Encore moins de voiles à bord dans le futur ? « Oui, c’est la tendance et c’est possible. Je pense que nous pourrions aller encore plus loin, par exemple en limitant à six le nombre de voiles, comme en Figaro. »

. L’avenir ? « Il y a déjà des tentatives d’aile arrisable. Il est un peu tôt encore pour en parler sur le Vendée Globe, mais avec les foils et toujours plus de vitesse donc de création de vent apparent (*), l’orientation naturelle à efficacité égale ou supérieure est d’avoir des voiles de plus en plus petites, plates et très vrillées, qu’on écarte de moins en moins, avec des rails de GV de moins en moins larges. »

(*) NDR : Un bateau à voiles fonctionne avec le vent apparent, qui est l’addition du vent réel existant dehors « naturellement » ajouté au vent vitesse que le bateau crée avec son propre déplacement. (Le vent vitesse est celui que vous ressentez, par exemple, quand vous faites du vélo… même un jour sans vent !). C’est le même principe qui permet aux avions de décoller et de voler.

Bruno Ménard / M&M

 

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