13 Novembre 2016 - 10h00 • 17800 vues

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Le joli coup stratégique d’Alex Thomson, désormais bien installé en tête et toujours le plus rapide, va devoir se concrétiser par le cap suivi : il faut impérativement glisser plus à l’Ouest pour ne pas se faire engluer par un Pot-au-Noir en cours de développement ! Le groupe des sept leaders va avoir une journée dominicale fort active sur le pont comme devant l’ordinateur pour aborder les calmes et les orages de lundi…

Il faut toujours garder la ligne ! Pas forcément celle du corps qui ne fait que s’amenuiser depuis le départ des Sables d’Olonne : grosses chaleurs tropicales plus gros efforts physiques plus peu de sommeil égalent calories en moins et graisse évaporée. Mais celle de l’esprit, celle qui guide les pas vers la démarcation, vers ce changement d’hémisphère qui ne fait pas que naviguer la tête à l’envers : de l’autre côté de l’équateur, ce sont les alizés de Sud-Est pour au minimum trois jours. Une véritable pause et l’occasion de réellement tomber dans les bras de Morphée, de se refaire une santé, de faire un grand ménage d’automne dans un habitacle surchauffé et de laisser quelques instants au moins la course au deuxième plan.

Le point d’impact

© The Dundee Satellite Receiving Station, Dundee University, UKComme son nom scientifique l’indique (ZCIT : Zone de Convergence Inter Tropicale), le Pot-au-Noir est la convergence de deux flux anticycloniques en face de la Sierra Leone. Au Sud, ce sont les hautes pressions (1 031 hPa ce dimanche) de Sainte-Hélène avec des vents qui tournent dans le sens contraire des aiguilles d’une montre ; au Nord, c’est l’anticyclone des Açores (1 032 hPa ce dimanche) avec des brises qui tournent dans le sens des aiguilles d’une montre. Au Sud donc, un flux de secteur Sud-Est qui longe le golfe de Guinée en s’orientant à l’Est du côté du Brésil ; au Nord donc, un régime d’alizés de secteur Nord-Est des Canaries jusqu’en dessous de l’archipel du Cap-Vert et qui prend aussi en arrivant sur la Guyane, une composante Est.

Il se forme ainsi un cône de la Guinée Bissau (12°N) au Libéria (4°N) qui s’étend vers le large sur 500 à 800 milles. Grosse chaleur (30°C actuellement) et température de l’eau de mer élevée (27°C actuellement) génèrent une forte évaporation, un mouvement ascendant d’air saturé de vapeur d’eau qui se refroidit avec l’altitude. Il en découle de petits nuages, qui fusionnent pour en faire des gros, qui se rassemblent pour en créer des énormes, qui se concentrent pour devenir de gigantesques masses nuageuses et des mini-dépressions. Bref, le vent tourne autour du Pot !

Ainsi en règle générale, et ce depuis Bartolomeu Dias et Vasco de Gama, les voiliers traversent le Pot au Noir entre le 25° et le 30° Ouest, là où habituellement la zone de convergence est la plus étroite. C’est ce à quoi se prépare la tête de course qui longe le 27° Ouest depuis l’archipel du Cap-Vert. D’ailleurs les écarts latéraux sont assez réduits entre le leader Alex Thomson (Hugo Boss) et le septième Morgan Lagravière (Safran) : une petite centaine de milles seulement. Cela indique bien qu’il n’y a pas 36 voies pour percer le Pot qui débute (d’après les prévisions de samedi soir : voir image satellite) vers le 8°N pour s’achever vers le 3°N. Le problème est qu’une masse nuageuse s’est développée entre le 5°N et le 3°N, ce qui laisse entendre que cette partie basse de la ZCIT ne va pas être très prévisible. Il semble toutefois y avoir un trou de souris entre le 29° et le 30° Ouest…

Géométrie variable

Mais si ce Pot-au-Noir semble légèrement se résorber lundi midi, il a des velléités à s’étendre mardi avec un développement jusqu’aux abords de l’archipel du Cap-Vert ! Les premiers à passer la bande nuageuse devraient donc augmenter leur avance au passage de la ligne équatoriale : quand ils auront touché les alizés de l’hémisphère Sud, leurs poursuivants risquent d’être englués 200 milles plus au Nord… Il y a fort à parier qu’il y aura une première cassure derrière Yann Éliès (Quéguiner-Leucémie Espoir) qui n’est pas sûr de pouvoir s’en sortir aussi bien que les leaders, et une véritable fracture avec le peloton emmené par Kito de Pavant (Bastide Otio), déjà à près de 400 milles du premier.

Ainsi dans les heures qui viennent, c’est essentiellement à la table à cartes et sur le pont que les sept leaders vont passer ce dimanche : l’objectif est d’aller vite mais surtout au bon endroit pour entrer dans cette zone d’ombres et d’incertitudes. Or il faut gagner quasiment 120 milles dans l’Ouest pour glisser sur le 29°W pendant 400 milles, soit naviguer plutôt au 210° que plein Sud ! Pas facile alors que les alizés capverdiens se mettent à mollir à une douzaine de nœuds… Les grand-voiles vont donc remonter en tête de mât et les spinnakers vont éclore pour forcer la descente en évitant cette remontée orageuse venue du Sud-Est ! C’est ce qu’arrive à faire Sébastien Josse (Edmond de Rothschild) positionné le plus à l’Ouest et dans une moindre mesure, le nouveau leader Alex Thomson.

Ainsi en milieu d’après-midi, ce ralentissement par devant va impacter fortement sur les écarts entre ces « sept mercenaires », mais aussi avec leurs poursuivants encore dans des alizés modérés. Le peloton a aussi compris qu’il fallait se décaler plus vers l’Ouest et plus tôt pour contourner largement l’archipel capverdien et glisser au plus vite vers le 30°W : l’affaiblissement progressif des alizés (plutôt 15-18 nœuds à la latitude du Sénégal que 20-25 nœuds en face de la Mauritanie) est l’occasion aussi de renvoyer de la toile pour déraper vers le bon point d’impact du Pot-au-Noir. Enfin à 1 700 milles du leader, l’Espagnol Didac Costa (One Planet-One Ocean) bénéficie des alizés portugais et devrait empanner dans la journée pour piquer plein Sud vers Madère avec une vingtaine de nœuds de Nord-Est.

Dominic Bourgeois