24 Novembre 2016 - 21h00 • 15944 vues

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Tous les jours, l’extrait d’un roman, d’un documentaire, d’un récit d’explorateur, d’un poème maritime, d’une observation d’un découvreur, d’un journal de bord… En liaison avec les conditions météorologiques ou en rapport avec un aperçu géographique des solitaires du Vendée Globe.

« Hurliguerly regarda avec attention, et comme la goélette, servie par une fraîche brise, gagnait rapidement vers la masse, il devenait plus facile de se prononcer.

- À mon avis, monsieur Jeorling, répliqua le bosseman, ce que nous voyons là n’est ni un souffleur ni une épave, mais tout simplement un glaçon…

- Un glaçon ?... m’écriai-je.

- Hurliguerly ne se trompe pas, affirma Jem West. Il s’agit bien d’un glaçon, un morceau d’iceberg que les courants ont entraîné…

- Comment, ai-je repris, entraîné jusqu’au 45° parallèle ?...

- Cela se voit, monsieur, répondit le lieutenant, et les glaces remontent parfois jusque par le travers du Cap, à en croire un navigateur français, le capitaine Blosseville, qui en aurait rencontré à cette hauteur en 1828.

- Alors celui-là ne peut tarder à se fondre ?... déclarai-je, assez étonné que le lieutenant West m’eût honoré d’une aussi longue réponse.

- Il doit même s’être dissous en grande partie, affirma le lieutenant, et ce que nous voyons est certainement ce qui reste d’une montagne de glace qui devait peser des millions de tonnes. 

Je devinais ce qui se passait dans l’esprit de cet homme sous l’obsession d’une idée fixe. Ce morceau de glace, arraché à la banquise australe, venait de ces parages où sa pensée l’entraînait sans cesse. Il voulait le voir de plus près… peut-être l’accoster… peut-être en recueillir quelques débris.

Cependant sur l’ordre transmis par Jem West, le bosseman avait légèrement fait mollir les écoutes, et la goélette, arrivant d’un quart, se dirigea vers le glaçon. Nous n’en fûmes bientôt qu’à deux encablures, et je pus l’examiner.

Ainsi que cela avait été remarqué, la tumescence centrale fondait de toutes parts. Des filets liquides s’égouttaient le long de ses parois. Au mois de septembre de cette année si précoce, le soleil possédait assez de force pour provoquer la dissolution, l’activer, la précipiter même. Assurément, avant la fin de la journée, il ne resterait plus rien de ce glaçon, entraîné par les courants jusqu’à la hauteur du 45° parallèle. »

Extrait par DBo. du livre de :

Jules Verne - Le sphinx des glaces - Éditions Phébus