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Coste, à jamais le premier dernier

SAILING - VENDEE GLOBE CHALLENGE 1989-1990 - PHOTO : JACQUES VAPILLON / DPPI CACHAREL PEN DUICK III / SKIPPER : JEAN-FRANCOIS COSTE (FRA)

Depuis le 15 mars, jour du sacre de Titouan Lamazou, à jamais le premier, la sortie de l’hiver 1990 était ponctuée par les arrivées, égrenées d’abord par un compte-gouttes frénétique : Loïck Peyron (2e) le lendemain, puis Jean-Luc Van Den Heede exactement 24 heures plus tard, Philippe Jeantot le 20 mars, et Pierre Follenfant le 21, après 114 jours de course. Minot du Vendée Globe Challenge à 26 ans, Alain Gautier avait trimé pour mener à bon port son tout neuf plan Finot-Conq en aluminium en 132 jours, lourdement handicapé par des problèmes de barre de flèche. Mais toujours pas de Jean-François Coste, qui franchissait tout juste le cap Horn tandis que Titouan Lamazou affalait ses voiles avant d’entrer dans le chenal des Sables. 

© Archives municipales des Sables d'Olonne / Jean-Pierre SénéPatrice Carpentier, Mike Plant, Bertie Reed, Jean-Yves Terlain, Philippe Poupon et Guy Bernardin auraient peut-être rendu l’attente moins longue s’ils n’avaient renoncé en Afrique du Sud, en Australie, dans l’océan Indien, en Nouvelle-Zélande ou aux Malouines, mais Jean-François Coste, lui, avait besoin de bien plus de temps pour ramener de son tour du monde Pen Duick III, la flamboyante goélette avec laquelle Éric Tabarly avait fait la nique aux Anglais sur la Morgan Cup, la Channel Race, le Fastnet ou encore la Sydney Hobart.

Il fallait les trimballer, les 17,45m de longueur, les deux mâts et les 13,5 tonnes qu’avaient enfantés en 1967 le plus célèbre capitaine de vaisseau de la Marine française et les chantiers et ateliers de la Perrière. Le manœuvrer en solo n’était pas une franche rigolade. Ses moyennes, remarquables 22 ans plus tôt, l'étaient un peu moins aux premiers jours des années 90. Lorsque Coste avait décidé de disputer ce premier Vendée Globe, il s’était posé la question suivante : « Que vaut-il mieux : l’ennui ou les ennuis ? » Il avait choisi, et séduit le patron de Cacharel en lui assurant qu’il n’avait aucune chance de l’emporter.

Le Vendée Globe n’en était qu’à ses balbutiements, il n’avait encore aucun historique réel. Un célèbre magazine de voile pronostiquait qu’aucun des treize aventuriers ne couperait la ligne d’arrivée – l’unique référence en la matière était le Golden Globe Challenge 1969, que seu Robin Knox-Johnston avait terminé ? Jean-François Coste avait déjà créé quelque chose de nouveau dans cette légende pas encore écrite. Denis Horeau*, qui officiait déjà comme directeur de course du Vendée Globe, ouvre la boîte à souvenirs avec ravissement : « Jean-François savait qu’il partait pour un grand voyage intérieur qui allait être très long. Il partait pour être le dernier, ce qui était une invention, et l’idée d’être le dernier lui plaisait. À l’époque, cela paraissait un peu singulier mais, depuis, bon nombre de marins se sont dit heureux d’avoir été les derniers. C’est même une place de choix : elle attire la sympathie ».

Jean-François Coste fréquentait déjà les pontons quand, un jour, il s’est présenté devant Éric Tabarly, qui aimait bien emmener les jeunes sur des traversées au long cours. Il était le seul, alors, à proposer ce genre d’épopée. Ce fils de médecin parisien choyé par Gina, sa gouvernante, s’en va donc sur le Vendée Globe Challenge en intellectualisant l’exercice et sa place dans l’aventure. Denis Horeau : « Il veut terminer la course à la ‘Costo’ (un raccourci plus qu’un surnom, le jeune homme n’étant guère épais). Il est destiné à la médecine, pas à faire saltimbanque de la voile. Il est très cultivé, très dense, très atypique, et ses origines de bourgeois parisien l’obligent à se positionner différemment. Et cela lui va bien : il revendique le droit de faire un pas de côté ».

Et plutôt lent, donc, ce pas de côté. Si lent que, le long de la jetée nord des Sables d’Olonne, un groupe de musique manouche vient jouer tous les jours durant deux, trois semaines, espérant faire revenir l’aventurier qui raconte si bien son épopée intérieure dans le journal Libération depuis le départ. Puis l’étrave de l’auguste Pen Duick III finit par percer l’horizon. On est le 8 mai, un mois après l’arrivée d’Alain Gautier, son prédécesseur sur la ligne. 

© Archives municipales des Sables d'Olonne / Jean-Pierre Séné« Costo a eu un des plus beaux accueils qu’on pouvait imaginer, s’enflamme Denis Horeau. Tous ses potes étaient là : Poupon, Terlain, Lamazou, entassés sur un semi-rigide pour aller à sa rencontre. Je crois que même le Père Jaouen**, dont il était très proche, était sur l’eau. Et, le long du chenal, une foule immense s’était pressée pour accueillir le premier dernier. Costo avait bel et bien ‘fabriqué’ cette position. Le lettré, l’intellectuel à l’humour décalé, avait inventé un personnage dans la course. Il l’avait sublimé. ».

Il y a quatre ans, nous avons croisé Jean-François Coste, quelques jours avant le départ de la 8e édition du Vendée Globe. Sous la tignasse blanche, sage et rebelle à la fois, le regard de Coste transperce, ausculte. Nous lui avions parlé de cette génération de maintenant qui partait à son tour à l’assaut de l’océan. Les mains dans les poches d’une veste à carreaux que n’aurait pas détestée Clint Eastwood, Jean-François Coste avait posé la sentence : « Pour moi, il y a trois sortes d’hommes qui font le Vendée Globe : ceux qui viennent pour gagner, ceux qui viennent pour un rite initiatique… et ceux qui viennent combler leur vie ». Ce fut le seul Vendée Globe de sa carrière. Et une réussite : le voici à jamais le premier dernier.

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Les mots de Coste       
© Archives municipales des Sables d'Olonne / Jean-Pierre SénéIl faudrait remettre la main sur les chroniques du marin dans le journal Libération. L’une, notamment, a marqué la mémoire de Denis Horeau. Elle parle de la rencontre sans rendez-vous avec Jean-Yves Terlain, qui vient de démâter. Dans la nuit sans lune, tandis qu’il fait de l’est, Coste repère une incandescence qui émerge de l’obscurité. Le bout d’une cigarette. Et, derrière, un copain.
C’est lui qui signe l’édito du livre Vendée Globe Challenge (éditions Denoël) commis par les brillantes plumes de Libération Patrick Le Roux et Luc le Vaillant, avec les photos de Philip Plisson.

En voici un extrait : « C'est bien les points de vue. C'est une histoire de partage. C'est, mais pourquoi faut-il donc toujours avoir besoin de le préciser, de la communication? Au sens de relier les uns avec les autres. Là, c'était du pur, de l'élégant et de l'authentique. Comme quoi l'archaïsme, ça fait du bien une fois de temps en temps. Communiquer la mer, c'est communiquer le rêve. Alors à chacun le sien, même projeté ».

Les temps des derniers
1989-90 : Jean-François Coste (Cacharel) en 163j 1h 19’ 20’’     
1992-93 : Jean-Yves Hasselin (PRB) en 153j 5h 14’
1996-97 : Catherine Chabaud (Whirlpool-Europe 2) en 140j 4h 38’
2000-2001 : Pasquale de Gregorio (ITA, Wind Telecommunicazionni) en 158j 2h 37’     
2004-2005 : Karen Leibovici (Benefic) en 126j 8h 2’ 20’’
2008-2009 : Norbert Sedlacek (AUT, Nauticsport Kapsch) en 126j 5h 31’ 56’’    
2012-2013 : Alessandro di Benedetto (ITA, Team Plastique) en 104j 2h, 34’ 30’’
2016-2017 : Sébastien Destremau (TechnoFirst – FaceOcean) en 124j 12h 38’ 18’’

* Denis Horeau a été le directeur de course du Vendée Globe en 1989, 2004, 2008, 2012. Il a créé Ambrose Light, une agence de communication événementielle qui œuvre dans le monde maritime et le nautisme. Il est aussi le directeur général du festival International CleanTech Week.

** Le Père Michel Jaouen, décédé en 2016, est une des figures de la voile française. En les faisant naviguer et participer aux chantier de formation à la réparation navale, à l’Aberwrac’h (Finistère), il œuvrait à la réinsertion des jeunes en difficulté. Une mission que Jean-François Coste a prolongée dans le centre de la France.

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