25 Novembre 2020 - 14h00 • 31586 vues

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Jean-Yves Chauve, le médecin de course du Vendée Globe, partage avec vous les préoccupations de santé que vivent les marins en mer. Saviez-vous qu'ils ont le matin le même rendez-vous que nous ? Le Doc' vous raconte.

" Nuit paisible et belle. Sous les reflets brillants de la lune, la mer scintille jusqu’à l’horizon. Les cumulus, rangés en files indiennes, cheminent comme de gros flocons sombres dans un ciel clair. Là-bas, loin devant, les 5 étoiles de la Croix du Sud ont remplacé l’étoile polaire. Elles montent chaque jour un peu plus dans le ciel. Nous sommes de l’autre côté de la terre. Dépressions et anticyclones tournent à l’envers. Il faut s’y faire.

Cap vers les latitudes australes. On analyse les fichiers météo, on regarde avec avidité la dépression qui va vous prendre par le bras pour vous emmener faire un bout de chemin autour de l’Antarctique. C’est un joli brin de tempête, une ample, creuse et rapide. Une rugissante, comme toutes celles de là-bas. Elle est train de se refaire une jeunesse en approchant des côtes d’Amérique du Sud, rien que pour vous.

Dans l’attente de l’ouverture du bal des Quarantièmes, on s’active, histoire d’être à l’heure au rendez-vous. Coup d’œil sur les réglages. Prendre un tour sur le winch, larguer un peu de chariot, ranger ce bout qui traine. On est dans le match, bien en phase, à la fois calme et vigilant.

Il faudrait dormir encore un peu, mais l’instant est rare. On prend le temps de contempler le ciel, les voiles brunies par le contre-jour nocturne, le pont brillant d’embruns, le sillage qui s’étire en longs méandres phosphorescents. C’est un de ces moments où l’on ressent cette harmonie parfaite avec le bateau dans la plénitude d’une nuit qui s’effiloche doucement dans l’aube. Les images, les sensations resteront pour toujours dans les souvenirs. C’est aussi cette richesse ce que l’on est venu chercher dans ce périple planétaire. Alors on le vit, pleinement, De quoi sera fait demain ? Il y a tant d’aléas. Ce qui est pris n’est plus à prendre.

Voilà les premières lueurs du jour. Là-bas, vers l’est, le rougeoiement annonce le soleil. Sous cette lumière du matin, votre corps s’éveille et il sait vous le dire. Petit déjeuner, s’il-vous-plaît. On sort le bol, les céréales, le miel et le lait. On prend son temps, histoire de se venger du souvenir de ces petits-déjeuners pris à la va vite dans la cuisine familiale, la gorge encore nouée de sommeil avec le compte à rebours implacable de l’heure pour partir à l’école.

Les céréales, ce sont les sucres lents. Assimilés peu à peu, ils sont l’énergie diesel régulière et puissante dont le muscle a besoin. Aujourd’hui, l’appétit venant en mangeant, on va même y ajouter des œufs brouillés et du jambon. Ces protéines vont stimuler la sécrétion de la dopamine, l’hormone du dynamisme. Alors, moteur ! Action ! Ah ! J’allais oublier la moque de café, l’indispensable café pour que le rituel du matin soit respecté. Ses effluves embaument la cabine et la rendent un peu plus chaleureuse. On ignore souvent le pouvoir d’évocation des odeurs et combien elles peuvent être stimulantes et rassurantes, surtout dans un milieu hostile. Ce petit déjeuner complet à 800 Calories, c’est parfait pour entamer une journée à fond, full speed vers celle qui vous attend, là-bas dans le sud.

Car il en faut de l’énergie, non seulement pour les manœuvres mais aussi tout simplement pour tenir debout. Des mesures ont été faites. Par mer agitée, la consommation d’énergie mentale et physique pour rester vertical peut avoisiner 1000 Calories. Autant à ajouter à la ration calorique journalière. Rien d’étonnant à ce que l’on mange plus en mer qu’à terre.

La matinée a passé trop vite. Il est déjà midi. Dans le sac de nourriture prévu pour cette troisième semaine de course, vous allez piocher ce qui vous fait envie. C’est vous qui avez choisi les menus, tout doit vous faire plaisir. Pour cette partie encore chaude de la course, les aliments sont légers, pas besoin de se charger pour lutter contre le froid, un régime à 3500 calories doit suffire. Là-bas, à proximité des icebergs, 5000 calories seront la base. Les sacs ne seront pas plus lourds mais ils seront plus riches en sucres lents et en graisses.

Du poulet au riz, ça vous dit ? Suivez bien la recette : ouvrir le sachet, y verser de l’eau bouillante jusqu’au trait, attendre huit bonnes minutes, le temps de la réhydratation, touiller pour bien mélanger et hop : c’est prêt ! Ne reste plus qu’à plonger la cuillère ou la fourchette directement dans le sac. Pas d’assiette, pas de vaisselle, simple et efficace ! Avec le temps, on s’en lasse un peu et au niveau digestif, c’est plutôt constipant et flatulent. Mais on n’a pas le choix, il faut faire avec, pour le côté pratique et la légèreté. Sans l’eau, on gagne 70% du poids du produit, soit plus de 200 kg sur toute la nourriture embarquée. Et l’eau, c’est simple, on l’extrait de l’eau de mer, au jour le jour avec le dessalinisateur. Quant au sachet aluminium, il finira dans l’énorme poubelle à vider aux Sables d’Olonne. Comme il est dit dans le paragraphe 19 des instructions de course « Le respect de l’environnement est une valeur fondamentale pour le Vendée Globe. Les concurrents ne devront pas jeter leurs détritus à l’exception des déchets biodégradables. Conformément aux RSO (1) les détritus devront être gardés à bord jusqu'au débarquement des concurrents.».

Au fond du sac, il y a une clé USB, de la musique enregistré par un ami, un cadeau qui vous fait chaud au cœur. Il y a enregistré un message. D’un coup, avec ces quelques mots et des morceaux que vous aimez, vous vous sentez moins seul. Au-delà de leur apport énergétique, les repas et ces petites attentions sont moments essentiels pour se ressourcer, s’évader vers la terre et échapper, pour quelques instants, aux vicissitudes et à la solitude de ce voyage autour du monde.

La journée se déroule ainsi, ponctuée par ces moments où vous nourrissez votre corps et votre esprit.  Des petites récompenses qui renforcent l’estime de soi et sa résilience face à l’adversité.

Plus tard, dans la nuit, après une courte période de sommeil, vous aurez sans doute une petite faim. Une sucrerie, genre barre énergétique ? Pourquoi pas. Pris avant une manœuvre bien tonique, ces glucides, assimilés très rapidement, sont un apport d’énergie immédiat, un turbo pour le muscle. Mais attention, un turbo qui apaise en stimulant la sécrétion de sérotonine, un sédatif anxiolytique et anti stress qui favorise l’endormissement. La publicité « une barre sucrée et ça repart ! » devrait être remplacée par « une barre sucrée et ça endort ! ».

Il faut s’en méfier quand on est fatigué, au volant, par exemple. Trop de risques de somnolence. Pour résister au sommeil, mieux vaut manger de la viande, du poisson ou des laitages qui contiennent des protéines. Ces molécules aident à se maintenir éveillé. La maxime du jour : Avec un sandwich jambon-beurre, la vigilance est meilleure !

Mais vous n’êtes pas sur l’autoroute. Même si vous avez hâte de retrouver votre compagne du grand Sud, prenez votre temps. Le routage vous le dit, vous devriez être à l’heure au rendez-vous.

Dr Jean-Yves CHAUVE
Avec MACSF, fournisseur santé du Vendée Globe

 

(1)  RSO : Règlement Spécial pour les courses Offshores