06 Décembre 2020 - 16h57 • 30983 vues

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Ce matin, Kevin Escoffier a quitté le bateau de Jean Le Cam et a été récupéré avec succès par la frégate Nivôse de la Marine Nationale qui fait route vers La Réunion. Charlie Dalin, qui passe son 14e jour en tête, et Thomas Ruyant s’apprêtent à faire un choix délicat face à une dépression qui les attend ce mardi. Derrière, Alan Roura, Stéphane Le Diraison, Armel Tripon et Arnaud Boissières, qui passaient le cap de Bonne-Espérance cet après-midi, voient aussi une dépression se rapprocher… Récit d’un dimanche studieux où personne ne s’est arrêté de cogiter.

Avec les fêtes de fin d’année, Noël et son cortège de bons sentiments, l’heure est aux téléfilms et aux belles histoires. Le Vendée Globe n’a pas attendu le 24 décembre pour en offrir une. Le décor ? L’océan Indien et ses turpitudes. Les protagonistes ? Un duo de choc. Jean Le Cam, skipper bourru et iconoclaste avec Kevin Escoffier, 1er Vendée Globe au compteur, mais des aventures nautiques en pagaille. Le premier avait récupéré le second après 12 heures d’incertitude, dans la nuit de lundi à mardi dernier. Une attente interminable puis la joie de voir leurs deux visages encadrés par un écran, leurs sourires et leur complicité instantanée. Un duo cathodique s’est formé, les blagues ont fusé et on a pris l’habitude, toute la semaine, de voir Kevin se transformer en commentateur des faits et gestes du « roi Jean ». La mer rapproche décidément les hommes et encore plus les aventuriers.

Pouces levés, sourires en bandoulière, mission réussie

Leur parcours commun s’est donc achevé ce dimanche matin. Il faisait nuit en France (3h10), le ciel était clair dans ce coin perdu de l’océan Indien. Là où seuls deux bateaux de pêche étaient présents à plus de 600 milles à la ronde, il y avait la frégate Nivôse. Un navire de 93,5 mètres de long de la Marine Nationale, dédié à la surveillance des espaces maritimes tricolores dans ce coin loin du monde. En mission depuis plusieurs semaines, il a été dérouté pour se rapprocher de YesWeCam! .

La manœuvre fut délicate : un semi-rigide a été dépêché sur place avec trois militaires à bord. "Ce n’est pas facile à caler avec les conditions", reconnaissait le skipper de PRB une poignée d’heures plus tôt. Et puis, il s’est habillé de la tête au pied et a plongé à l’eau avant d’être récupéré par les militaires. "Merci ma caille" lance-t-il affectueusement à bord. Pouces levés, sourires en bandoulière et mission réussie. Une autre illustration heureuse de la solidarité des hommes de mer. "Kevin est en pleine forme, il va profiter d’une douche chaude", confiait Frédéric Barbe, le commandant du Nivôse. La frégate a mis le cap vers la Réunion et devrait arriver vendredi prochain. Le commandant l’assure : "une belle journée commence !"

Les leaders à l’heure du choix

Les certitudes sont moins prégnantes dans l’esprit des skippers qui poursuivent leur route au cœur de l’océan Indien. Il faut décrypter chaque fichier météo, se préserver, garder le moral quand le ciel est lourd et la mer agitée, car les temps à venir sont décidément très incertains. Pour les deux hommes de tête, Charlie Dalin (Apivia) et Thomas Ruyant (LinkedOut), toujours séparés par 200 milles, le dilemme est ce front qui arrive mardi prochain, tache rouge foncé sur les cartes météos et conditions proches du chaos dans son centre avec 45 nœuds et 7,5 mètres de creux. Demain, il faudra faire un choix. "Soit ils passent dans le front et se retrouvent au cœur de la tempête, soit ils ralentissent et le front ira plus vite qu’eux", décrypte Sébastien Josse, consultant du Vendée Globe. Charlie Dalin semble opter pour l’option la plus prudente puisqu’il a déjà ralenti l’allure ce dimanche.

Dans le groupe de tête, composé de onze skippers, tous s’interrogent sur l’attitude à adopter. "J’ai prévu de faire le dos rond", souligne Benjamin Dutreux (OMIA – Water Family), toujours aussi impressionnant à tenir la cadence du moment. Louis Burton (Bureau Vallée 2), qui a repris sa route après avoir résolu ses problèmes de pilote automatique, s’interroge aussi : "Je vais essayer d’être le plus rapide possible. Si le front passe sur nous dans deux jours, ça impliquera un empannage avant de continuer la route sur tribord". 

Un duo heureux, un quatuor qui doute

À 450 milles plus à l’Ouest, les sourires sont de retour sur les visages d’un duo : Romain Attanasio et Clarisse Crémer. Les deux retrouvent enfin des vents plus forts (plus de 15 nœuds depuis ce matin) et s’en amusent en échangeant sur WhatsApp. Le skipper de PURE-Best Western Hotels & Resort savoure : "j’ai sacrément pris de la vitesse. Le bateau dévale les vagues, il y a un boucan d’enfer et ça va durer pendant cinq jours. Quand tu rates un surf pendant une transatlantique, tu t’en veux, mais là tu es heureux, ça te laisse un peu de répit !"

Le répit, ce n’est pas vraiment à l’ordre du jour pour le quatuor qui suit, à près de 600 milles plus à l’Est. Alan Roura (La Fabrique), Stéphane Le Diraison (Time for Oceans), Armel Tripon (L’Occitane en Provence) et Arnaud Boissières (La Mie Câline - Artisans Artipôle) passaient le cap de Bonne-Espérance ce dimanche après-midi. Malgré des vents très faibles toute la journée, pas le temps de s’y appesantir. Car tous ont un œil sur une dépression venue de Port-Elizabeth qui se creuse, descend vers le Sud et qu’ils devraient affronter dans deux jours. "Ils vont être coincés devant la ‘ZEA’ et obligés de faire du près tant qu’elle ne s’évacue pas plus au Sud", constatait le météorologue du Vendée Globe, Christian Dumard. "Ce ne sera vraiment pas simple à gérer", confirme Alan Roura, invité du Vendée Live ce midi. 

Si difficile progression de l’Atlantique Sud

Cet enchainement de dépressions et de bulles anticycloniques propres au Sud, certains en sont loin. Le dernier groupe, composé de huit skippers, pointe toujours au cœur de l’Atlantique Sud. Parmi eux, Fabrice Amedeo (Newrest – Art & Fenêtres) retrouve enfin des conditions plus réjouissantes (20/24 nœuds de vent) après avoir été englué dans l’anticyclone de Sainte-Hélène. "La transition est délicate, j’avais perdu les habitudes de la vitesse, de giter, d’avoir un bateau bruyant", assure-t-il.

Un peu plus loin, Sébastien Destremau (merci) garde le moral –  "je ne savais pas qu’on était en course depuis 27 jours" - malgré une nuit compliquée par les fortes variations du vent. "J’ai passé un front qui n’était pas franc et ça m’a fait perdre vachement de temps. C’est un travail de forçat !"  Derrière, rien n’est facile non plus pour Jérémie Beyou (Charal). "Il aurait pu rêver rejoindre le cap de Bonne-Espérance au reaching, mais là, à cause des conditions, il devra faire deux fois plus de route et tirer des bords", décrypte Sébastien Josse.

Quand les monocoques offrent ce qu'ils ont de meilleur

Alors, quand tous doivent batailler, appréhender l’avenir proche et avancer malgré des conditions peu clémentes, chaque petite victoire est une satisfaction qui se savoure sans compter. Louis Burton, qui avait envisagé l’abandon en bataillant avec ses systèmes électriques, a sans doute ressenti cette décharge de plaisir en reprenant la route. Damien Seguin aussi, quand il a recollé les joints du capot de soute à voiles qui le protège des projections d’eau salée.

Le plaisir se niche aussi à entendre les vagues qui se jettent frénétiquement sur le pont, à ressentir la force des éléments et les surfs qui s’enchaînent… Les monocoques, dans ce décor de chaos, offrent ainsi ce qu’ils ont de meilleur : des moments de liberté et d’exaltation qui expliquent, au fond, pourquoi ces aventuriers prennent tant de plaisir si loin de la terre.

Par la rédac du Vendée Globe / Antoine Grenapin