19 Décembre 2020 - 13h35 • 11160 vues

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Stéphane Le Diraison (Time for Oceans) était à la vacation de 10h ce matin.

" Les journées se suivent, mais ne se ressemblent pas vraiment. Je commence à voir un petit bout du grand Sud avec l’avant de la dépression qui nous est passée dessus. C’était encore une nuit particulière, sans vent, pas de vent. Je deviens philosophe, je suis patient et j’essaye d’aller chasser le vent qui devrait me porter jusqu’en Australie. Enfin ! Qui vient à point à qui sait attendre !


Sinon encore de la bricole, ce matin j’avais un hydrogénérateur qui ne fonctionnait plus, rien de bien méchant, mais c’est quand même des heures de travail pour faire ça proprement. C’était donc une journée plutôt tranquille, je profite à chaque fois du petit temps pour bricoler, nettoyer, ranger, comme ça quand le vent rentre tout est propre.

Je suis passé par toutes les couleurs de l’arc en ciel, j’ai réussi à faire mon chemin au niveau mental. Ce sont des aléas, on ne maîtrise pas, c’est comme ça. Chacun fait sa course, de toute façon, il y plusieurs courses sur ce Vendée Globe. Ce qu’on vient tous chercher, c’est la mise au défi. Qu’on soit devant ou derrière, la mise au défi est la même, c’est faire avancer son bateau au mieux, avec les conditions dont on dispose et les conditions techniques du moment. C’est du travail quotidien. C’est sûr que ça serait une belle récompense d’avoir une belle fin d’océan Indien et un début de Pacifique sympathique avec des enchaînements de dépression plus classiques pour pouvoir travailler les trajectoires comme ce à quoi on s’attendait en venant ici. Il semblerait que ça soit le cas, encore quelques heures d’empannages et on y sera.
 Personnellement, ça va me faire extrêmement plaisir d’arriver en Australie. Avant-hier, c’était la triste date de l’anniversaire de mon démâtage qui est resté un souvenir marquant et traumatisant. Dans quelques jours, je passerai dans les parages de mon démâtage. Je suis presque superstitieux, à tout faire pour être épargné cette année. J’ai un peu le sentiment que je reprendrai le Vendée Globe là où je l’avais laissé. C’est un sentiment assez euphorisant, j’ai reconstruit un projet et aujourd’hui me revoilà pour la fin du parcours.

Je me suis rendu compte que le traumatisme était plus profond que ce que je voulais admettre. Dès le début du Vendée Globe, c’est revenu. Dès qu’il y avait des conditions fortes et subtiles, il y avait toujours une peur viscérale de casser mon bateau. Ça m’a rendu sans doute trop prudent parfois. Peut-être pas trop finalement car je suis bien content d’être là aujourd’hui avec un bateau entier. C’est très présent et la promesse que je me suis faite, c’est de finir. On ne se rappelle que de ceux qui finissent. J’espère en passant cette zone mettre tout cela un petit peu derrière moi. Ça va être nouveau pour moi après cet océan Pacifique et ça va être une belle occasion pour moi de retrouver de l’énergie jusqu’aux Sables d’Olonne.

Chaque jour il y a un défi, il faut aller puiser dans ses forces pour chaque manœuvre. Ce sont des bateaux très techniques et très exigeants. C’est très long et donc forcément même si on est fort mentalement, il y a des passages à vide, des gens nous manquent, on est pas toujours content de se faire secouer sur le bateau, une douche et un bon repas ne seraient pas de trop parfois. Pas plus tard que ce matin quand j’ai changé l’hydrogénérateur à plat ventre au fond du cockpit à moitié dans l’eau, c’était vraiment un défi quotidien, faire avancer le bateau, le maintenir, rester en forme physique, garder un mental d’acier pour faire face, c’est une épreuve exceptionnelle et plus dure pour moi qu’en 2016 du point de vue météo et technique. Je n’étais déjà pas rentré pareil en 2016, mais là, je suis encore en train de changer, je vais vers la sagesse tout doucement. 

Il y a des moments durs voire intacts, il y a deux nuits, mon emmagasineur a cassé, le bateau est devenu incontrôlable, je me suis mis plein vent arrière, il y avait 4-5 mètres de mer, je me suis attaché et j'ai été à l’avant du bateau pour pouvoir affaler ma voile. J’étais rincé, tétanisé, mais après ça, c’était une victoire. A côté de ça, hier soir il n’y avait pas de vent, je rangeais et j’étais accompagné par deux baleines qui m’ont suivi pendant 15 minutes. C’était comme si elles me félicitaient. Pour pouvoir vivre ça, il faut venir ici. Ces images que personne ne reprendra, qui sont gravées dans ma mémoire, rien que pour ça, ça valait le coup de venir. " 

Stéphane Le Diraison / Time for Oceans