21 Décembre 2020 - 07h09 • 7380 vues

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Depuis hier soir et le passage sous la Tasmanie de Romain Attanasio (Pure – Best Western Hotels & Resorts), douze solitaires naviguent désormais dans le Pacifique, et trois ont franchi l’antiméridien. À l’exact opposé des Sables-d’Olonne, le trio de tête trace sa route sous la menace de l’anticyclone venu du Nord-Ouest qui va leur couper la route d’ici deux jours. Où et comment passer sans s’arrêter ? That is la vraie question. 

Dans un couloir de 80 milles de large, et qui se va rétrécir encore jusqu’à jeudi, les trois hommes de tête se coursent et se toisent, à distance respectable pour ce qui concerne Yannick Bestaven (Maître CoQ IV) et Charlie Dalin (Apivia), une banderille tendue au bout du bout-dehors sur le LinkedOut de Thomas Ruyant. Si 126 milles séparent les deux premiers, le troisième n’est qu’à une trentaine de milles du dauphin, ce qui peut stimuler les ambitions de l’instant. 


Cette nuit, les trois hommes ont effacé entre 77,8 et 102 milles de la liste de course à des moyennes de 11,1 à 14,7 nœuds pour le troisième, et des pointes de vitesse (18,8 nœuds pour Charlie Dalin à 5 heures) dictées par les empannages et les angles au vent qui en découlent. L’alternance des bords lents et des bords rapides font une moyenne qui ne restera pas dans les annales du Vendée Globe, en tout cas pas parmi les records de vitesse. « Tu vois, je suis bien content d’avoir embarqué 80 jours de nourriture », se pourléchait Thomas Ruyant à la vacation du matin. Ce n’était pas la faim qui stimulait le skipper nordiste, qui venait de terminer un risotto et un riz au lait au moment de l’appel, mais le soulagement d’avoir été prévoyant. Avec une petite pensée au passage pour Alex Thomson, qui avait déclaré avoir embarqué 59 jours d’avitaillement et qui, s’il avait encore été en course, aurait sans doute commencé à envisager son rationnement…

Les questions sur LinkedOut ne sont pas d’ordre culinaire. Elles portent plutôt sur la stratégie au jour le jour, dans ce système qui contraint les ambitions et musèle l’originalité. « C’est le jeu des jybes (empannages) dans le bon timing et le bon tempo, pour passer dans ce trou de souris, en cherchant à se rapprocher de la zone d’exclusion antarctique pour éviter les zones de vent faible. Il y a peu de chances que nous ayons du vent tout le temps : nous allons devoir passer le centre de l’anticyclone pour retrouver de la pression. Cet anticyclone va nous occuper un petit moment… J’espère que Yannick ne va pas prendre la poudre d’escampette ».

C’est vrai que, si Mars s’aligne en Neptune, la porte pourrait s’ouvrir pour l’actuel leader. S’il sera le premier à entrer dans les hautes pressions, Yannick Bestaven sera aussi le premier à en sortir et à rejoindre la bordure Sud d’une dépression qui vient du Nord. Mais ce qui est vrai également, c’est que les projections vers l’avenir tiennent plus de la prospective que du projet : dans cette zone vierge de vie, les recueils de données météo ne sont pas les plus fournies. « Les fichiers météo sont fiables à deux ou trois jours, avec un degré de confiance important, explique Thomas Ruyant. En revanche, les prévisions ne sont pas lisibles jusqu’au cap Horn. On ne sait pas à quelle sauce on sera mangé, alors je ne tire pas de plans sur la comète. J’ai la chance d’être chasseur, dans cette météo pas très précise, et de ne pas avoir à ouvrir la voie. Je peux me caler par rapport aux autres, et j’envisage heure par heure, jour par jour ». 

Le soleil, les températures clémentes et les conditions de mer qui embellissent la route du skipper solidaire font également le bonheur d’Isabelle Joschke, 8e de ce Vendée Globe, à 585 milles de la tête. Tout comme Thomas Ruyant, la skippeure de MACSF profite de l’instant pour récupérer des affres de l’Indien. « Je suis en mode ‘gros dodo’ depuis quelques jours, je fais des nuits d’anthologie et ça fait un bien fou ! J’avais cumulé une énorme fatigue suite à toutes les interventions que j’ai eu à faire sur mon bateau, j’en conservais des douleurs dans le dos ; là, j’ai l’impression de me retaper complètement ! Je suis dans mon petit train, j’essaie de ne pas me faire décrocher parce qu’il pourrait y avoir une autre course (à jouer) dans l’Atlantique. En attendant, je reste sur la réserve dans le Sud ».

À 783 milles derrière la tête, Maxime Sorel a profité du long pit-stop de Louis Burton (Bureau Vallée 2) le long de l’île Macquarie pour s’emparer de la 10e place. Lui aussi récupère de la somme d’efforts, de « ces 72 heures pas cool à faire des trucs sans jamais m’arrêter pour sauver mes voiles. J’ai une petite douleur à l’épaule, dont la cause est sans doute le temps que j’ai passé dans le mât et des efforts pour m’y accrocher, mais ça va ». Bonne nouvelle : le skipper de V and B – Mayenne a pu commencer à utiliser son moteur pour produire du chauffage à bord de son bateau (ce qui fait du bien au marin comme à l’électronique, soumise à l’humidité en permanence, et qui ne déteste pas les moments de répit) ; il a aussi vu un bout de terre (photo), en l’occurrence les cailloux de Bishop qui émergent plus qu’il l’imaginait. Il sait également qu’il va lui falloir employer de l’huile de coude pour négocier au mieux la survenance d’une dépression poilue qui s’annonce sur son parcours. « Il ne va pas falloir mollir : si je ne passe pas, je serai contraint sans doute de ralentir pour la laisser passer ».

L’Indien fait des siennes
Plus loin derrière, nombreux sont ceux qui rêvent de rejoindre rapidement les eaux plus clémentes du Pacifique. Auteure d’une course remarquable sur l'ex-Superbigou, Pip Hare (Medallia) a déjà rentré la tête dans les épaules : elle va devoir affronter une mer creuse et croisée qui va la secouer plusieurs heures. Et, en queue de peloton, Sébastien Destremau (merci) commence à se résoudre à l’idée qu’il lui faudra peut-être jeter l’éponge : « La situation est limpide : entre l’hydraulique de quille qui ne me laisse pas de joker depuis le pot au noir, l’absence de système de barre, sauf de secours, mais pas praticable à long terme, et un pilote automatique qui fonctionne hyper mal, on peut dire que ça commence à sentir le sapin… Mais on n’est pas à l’abri d’une bonne surprise ! »