13 Janvier 2021 - 15h00 • 13167 vues

Partager

Article

Médecin référent du Vendée Globe, Jean-Yves Chauve aborde la 9e édition sous le prisme de la santé chaque semaine.

Délivrance. Le Horn est désormais dans le sillage. Satisfaction du devoir accompli même si la ligne d’arrivée est encore tout là-bas, dans le nord, de l’autre côté de l’équateur. Car rien n’était acquis au jour du départ, ce 8 novembre 2020. Ce cap, symbole de l’ultime de la course, semblait alors si lointain et le parcours pour y parvenir si semé d’embûches, qu’il était encore illusoire d’y croire. Dans ce monde de marins aux technologies high tech, les superstitions s’immiscent encore dans les esprits, alors ne pas trop y penser et prendre chaque cap en son temps pour espérer voir ce rêve devenir réalité. 

Désormais, il faut en revenir, se remotiver, le regard tourné en arrière vers ce monde d’ailleurs, vers ces mers singulières du Grand Sud à la beauté sauvage, avec le souvenir des nuits noires peuplées d’étoiles au scintillement si brillant, des aurores australes vert fluo, des lumières fulgurantes ou délicates avec, pour seul compagnon, l’albatros mythique planant inlassablement au-dessus des vagues. Ce matin, un dernier a tourné en cercles autour du mât, vous avez senti qu’il allait partir vers le sud. Alors vous l’avez salué de la main, comme un dernier salut au royaume des ombres. Ses ailes de géant sont devenues les vôtres. Vous avez gagné votre défi.  Fierté d’avoir réussi, fierté des choix de route décisifs, des manœuvres héroïques, des soucis techniques résolus, des baisses de moral vaincues, des blessures cicatrisées, autant de victoires qui s’impriment pour toujours dans la mémoire. Pensées émues vers celles et ceux que le Grand Sud n’a pas laissé passer. Nicolas, Kévin, Alex, Sébastien, Fabrice, Samantha. Et puis Isabelle.  Ses ailes coupées après le Horn, quand la satisfaction des trois caps accomplis se heurte à l’impondérable. Il y a dans cet abandon, comme dans tous les autres, le sentiment d’avoir été vaincu par le sort et puni par l’injustice alors qu’au fond de soi-même, on sait que l’on n’a pas démérité.

Car cette vie en solitaire dans ces hautes latitudes exige d’aller puiser dans le plus profond de ses ressources, de tout donner. Aujourd’hui, après ce retour dans des contrées plus apaisées, les tensions s’apaisent et la fatigue, masquée par la volonté et l’effort, se répand comme une langueur dans la tête et dans les muscles.  C’est un moment où l’envie de souffler, de se relâcher peut vous rendre vulnérable. Transiger avec sa rigueur habituelle, c’est la porte ouverte à la négligence des petits riens, à des bricolages remis à plus tard, ou tout simplement à l’oubli de se laver les dents ou de faire sa toilette. C’est la période de recrudescence des coupures, des brûlures et des hématomes. Rien de grave en soi, juste des alertes qu’il faut prendre au sérieux pour mieux se ressaisir.

Souvent, des troubles, que l’on tenait enfouis sous la pression de l’enjeu, éclatent au grand jour. Je me souviens de ce mal de dos latent pendant la traversée du Pacifique qui avait pris toute son ampleur à peine le Horn passé. J’avais conscience que le stock de médicaments restant n’allait pas suffire à réduire l’inflammation. En une journée, nous avons monté une opération commando et au passage des îles Malouines, un bateau est venu à la rencontre du skipper pour lui apporter le complément nécessaire.  Le règlement de la course autorise de telles livraisons, strictement réservées à une raison médicale.

A postériori, la question a été de savoir si nous aurions dû en prévoir une quantité plus importante dans la pharmacie de bord. C’est un vrai dilemme à chaque fois que nous révisons cette liste de produits obligatoires en tenant compte des derniers évènements médicaux. Si on imagine tous les aléas de santé possibles, dont certains peuvent devenir chroniques sur une aussi longue durée, on se retrouve avec un volume et un poids de médicaments inacceptables sur un bateau de course au large. Il faut à chaque fois faire des choix, avec le risque de ne pas inclure le produit qu’il faudrait pour un problème particulier. Le pire serait qu’un concurrent soit obligé d’abandonner parce qu’il n’a pas ce qu’il faut pour se soigner. Fort heureusement, cela ne s’est jamais produit.

Parfois, au contraire, certains éléments dont la présence ne semble pas évidente, trouvent d’un coup toute leur utilité. Vendée Globe 1996-1997, Pete Goss à bord de son 50 pieds Aquacorum, fait demi-tour, en plein Océan Indien, pour venir au secours de Raphaël Dinelli dont le bateau est en train de couler sous ses pieds. Après 3 jours d’une navigation exténuante face au vent, il arrive à sa hauteur, réussit à l’embarquer puis à prendre en charge sa grave hypothermie.  Ce sauvetage est un des plus beaux exploits qui jalonnent le Vendée Globe.

Pete dépose Raphaël dans un port de Tasmanie et repart, toujours en course, direction le Cap Horn. Mais depuis plusieurs semaines, il souffre de son coude. Il s’agit d’un hygroma, une inflammation des tissus sous-cutanés au niveau de l’articulation. Les antibiotiques n’ont pas réussi à juguler l’infection et ils commencent à manquer. Un abcès s’est constitué.  C’est douloureux et très gênant. Pete ne peut plus étendre le bras. Le risque est de rater une prise avec, à la clé, un traumatisme ou pire, une chute à la mer. Il faut inciser, seule issue pour évacuer cette poche de pus, le soulager et redonner la mobilité indispensable de son bras. La zone est compliquée avec un réseau de tendons, de nerfs et de vaisseaux qu’il faut éviter de léser. De plus, il est seul et ne peut tourner suffisamment son bras pour voir entièrement l’arrière du coude, zone où se situe l’infection. Pour arranger le tout, c’est au niveau de son bras droit et il est droitier !

J’ai sous les yeux le double de la pharmacie que je lui ai offerte comme à chacun des concurrents. Comment faire ? Je prends un bistouri et je simule l’incision. Impossible, trop dangereux ! L’arrière du coude n’est pas assez visible et le geste trop aléatoire. Je dois trouver autre chose. Je fais un inventaire rapide du contenu de la boite. Le miroir ! Voilà la solution ! A l’aide d’un adhésif, je le fixe sur le dessus de ma cuisse. Coude plié au-dessus, par réflexion, je vois parfaitement sa partie arrière.  Un bricolage un peu scabreux, qu’on ne verra jamais aux urgences ou au bloc opératoire, mais ça peut marcher. Il faut y croire. Pete est un ancien des commandos anglais, il n’a pas froid aux yeux, son sauvetage de Raphaël le prouve. J’ai confiance, il va tenter l’opération et la réussir.

Maintenant, il faut lui décrire la manip dans un télex et le tout en anglais. Le téléphone vocal n’existe pas encore à bord des bateaux. Alors, expliquer : la bétadine, la peau à désinfecter, le trait de coupe marqué au stylo-bille pour ne pas dévier, la pointe du bistouri enfoncée à l’endroit défini puis la lame que l’on pousse pour découper la chair. Le tout de la main gauche en contrôlant le geste à travers le miroir avec l’obsession de bien suivre le trait pour éviter de sectionner un nerf ou une artère. Facile, n’est-ce pas ? Imaginez l’opération par 30 nœuds de vent et les vagues qui vont avec. Un vrai rodéo chirurgical avec le désinfectant et les compresses qui valsent dans les fonds, le coude qui bouge au moment de l’incision. Irréalisable.
Il faut impérativement une mer plate. J’appelle régulièrement Pierre Lasnier, le consultant météo de l’époque. Dans quelques jours, un anticyclone promet des vents faibles. Parfait. Juste le temps qu’il faut pour planifier l’opération dans ses moindres détails. Pour la première fois, ce sont les prévisions météo qui dictent l’ordonnance !

Trois jours plus tard, tout est en place. Pete s’installe, fait l’incision à l’aide du miroir et peu à peu l’abcès se résorbe. A l’arrivée aux Sables, je me précipite sur son coude. Il ne reste qu’une fine cicatrice. Le miroir, il me l’a donné, en souvenir.

Aujourd’hui, avec les liaisons modernes tout est plus simple. Il est minuit. Un appel.

  • Bonsoir Jean-Yves. J’ai la tête qui tourne quand je m’allonge ou quand je me mets debout. Qu’est-ce qu’il faut faire ?

On discute. Je comprends qu’il s’agit de vertiges bénins. Une manœuvre de basculement rapide du corps est en général efficace. Je tente de lui expliquer. Pas simple à comprendre là-bas dans le sud, au milieu des chocs et des bruits. Une vidéo très claire est disponible sur YouTube. Je lui envoie le lien. Aussi facilement qu’il pourrait le faire à terre, il se connecte, regarde la méthode et la reproduit. Les troubles disparaissent peu à peu.

Malgré tout, lors des prochaines formations, nous y inclurons peut-être cette technique ou d’autres selon le vécu des skippers, car rien n’est plus important qu’une mise en situation directe avec les conseils d’un médecin pour se familiariser avec des procédés particuliers. Cette réflexion dans l’évolution des formations et des pharmacies de bord fait partie du rôle des médecins navigants de la Commission Médicale de la Fédération Française de Voile.

Après avoir été les yeux du médecin pour expliquer, les skippers en sont aussi les mains pour se soigner sur eux-mêmes. Reste qu’il faut parfois savoir attendre la bonne météo pour appliquer l’ordonnance.

Dr Jean-Yves CHAUVE
Avec MACSF, fournisseur santé du Vendée Globe