23 Janvier 2021 - 20h05 • 21226 vues

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En ce samedi 23 janvier, à quatre jours de l’arrivée, Yann Eliès souligne la difficulté de ce que les marins en lice pour la victoire doivent endurer. Stress, usure, aléas… Le 5e du Vendée Globe 2016-2017 le dit : « Ça va demander du sang-froid, cette histoire... »

2021/01/23 20:03

L'oeil de l'expert : Yann Eliès

Est-ce que tu t’éclates à suivre cette fin de Vendée Globe ?
Yann Eliès :
« Je m’éclate, oui et non. Je ne suis pas très impartial : je suis à fond derrière Charlie et c’est bien lui que j’aimerais voir arriver en premier. Je souffre forcément avec lui parce que les performances de son bateau ne sont pas à la mesure de ce qu’il est capable de donner. Mais je m’éclate parce qu’à chaque classement, il y a un rebondissement. Ce matin encore, il y a eu le petit empannage de Louis Burton qui soulève les questions : « Est-ce que c’est stratégique ? Est-ce qu’il y a eu un souci technique ? » On va vivre ces quatre derniers jours avec passion, on va essayer de se projeter. C’est génial à suivre pour nous spectateurs, mais si je me mets à la place des marins, ce doit être super difficile de vivre ça après 80 jours de mer.

Ils sont usés, fatigués, et il va falloir se battre comme sur une Solitaire du Figaro.
C’est ça, et la difficulté de l’exercice est de donner autant qu’on donne en général sur une étape de la Solitaire alors qu’ils ont 75 jours de mer dans les pattes, que leurs bateaux ont des soucis, qu’on ne sait pas dans quel état sont les marins. On peut facilement craquer, faire une erreur de manœuvre, une petite erreur stratégique, s’emplafonner un bateau de pêche par manque de moyens de les détecter ou pas inattention… Ce final va être extrêmement difficile pour nos quatre Flamboyants. Ça va demander du sang-froid, cette histoire...

Te rappelles-tu l’état dans lequel tu étais, il y a quatre ans, au même endroit et au même moment de course ?
J’étais aussi pas mal sous pression, avec de l’intensité : j’avais Jean le Cam derrière moi et Jean-Pierre Dick en ligne de mire. Il y avait de l’enjeu sportif, un peu moins que quand on joue la gagne. Et en même temps, j’ai le souvenir d’une forme de plénitude et d’osmose avec la machine et les éléments. Après 75 jours de mer, on ne peut pas être mieux en ligne avec eux. Il y a un côté stressant, de l’enjeu, l’envie d’y arriver, on peut aussi se projeter sur ce que pourrait être notre avenir après le Vendée Globe. Mais je ne pense pas qu’il y ait meilleur moment pour ressentir une osmose si forte avec sa machine. Après tant de jours de mer, on maîtrise.

Au classement de ce samedi 23 janvier, à quatre jours de l’arrivée, il y a 200 milles entre Damien Seguin, 6e, et Charlie Dalin, le leader. Ces eaux, vous les connaissez par cœur. Est-ce que cela vous aide à affiner la stratégie ?   
Etonnamment, cette dernière partie du parcours, on ne la fait pas souvent en course. C’est souvent un convoyage de retour des Antilles ou du Brésil. Ce n’est pas le même cas de figure. Il y a des pièges à éviter dans les Açores, et puis, effectivement, l’entrée dans les dépressions de l’Atlantique nord ne sont jamais évidentes à négocier, parce qu’elles sont toujours plus teigneuses que ce que les modèles prévoient. Je n’ai pas l’impression qu’ils attendent un gros coup de vent, mais ils peuvent se faire piéger par la rudesse des éléments, trois semaines après avoir quitté les mers du Sud. C’est différent aussi parce qu’il va y avoir beaucoup de nuit, contrairement au grand Sud. Ils vont se retrouver dans le noir complet. C’est une fin de parcours rude, parce qu’on croit toucher du doigt l’arrivée, mais les conditions de l’Atlantique Nord et du Gascogne peuvent créer quelques dégâts.

A quatre jours de l’arrivée, pour les six de tête, c’est un retour dans un monde relatif dans lequel chacun évalue sa position en fonction de l’autre, et dans le détail. Combien de temps on passe à regarder la trace de l’adversaire, dans ces conditions ?
Effectivement, depuis que je suis Charlie particulièrement, je sens qu’il est dans sa course. Tout ce qui est parasite autour de la course – ça dépend de chacun – mais moi, j’aurais tendance à tout repousser quand ça vient de l’extérieur : les groupes de messagerie, les demandes d’interviews, les vidéos… La terre est encore demandeuse de savoir, mais je pense qu’ils ont tout intérêt à rester dans leur bulle, le plus concentré possible sur ce qu’il y a à faire, et à ne relever la tête de la colonne de winch qu’une fois passée la ligne d’arrivée. Une des grandes difficultés, à ce moment de la course, c’est de ne pas se projeter sur ce qu’il va se passer après la ligne. Les sollicitations vont être de plus en plus pressantes. Mais cette course est rendue belle par la victoire. Et il faut aller couper la ligne d’arrivée pour espérer la victoire. Cela veut dire que le rythme s’intensifie : manger, dormir, chaque minute au chevet de son bateau compte. Ils entrent dans un tunnel ce n’est plus le Vendée Globe qu’on a connu avec les « clac clac clac » : il faut parer au plus pressé, aller à l’essentiel.

Tu veux dire l’ordinateur quantique - avec deux jambes et deux bras - qui s’appelle Charlie Dalin ne regarde pas tant que ça la position des autres ?
Forcément, si, la tactique entre en ligne de compte, mais tout le monde extérieur à la course ne doit pas les faire dévier de l’objectif qui est de gagner cette course. Les classements, l’analyse des trajectoires ont de l’importance plus que jamais, mais il est important de rester le plus concentré, et dans sa bulle.

Il y a trois marins qui ont des compensations qui leur confèrent une sorte d’avantage aujourd’hui. Est-ce que, dans leurs calculs, dans la gestion de leur effort, dans une manière d’aborder les heures, c’est pris en compte ?
Oui, ça y est. Une fois la dorsale des Açores franchie, et qui a rendu son verdict, on ne peut plus s’empêcher de faire des calculs de distance. Dans les routages que je fais, à chaque fois, je regarde le temps qui s’épare nos marins. Mais le calcul est difficile : 6 heures d’écart, c’est finalement peu, on est encore dans le trait de crayon. Il est impossible de savoir si on va arriver deux, quatre ou six heures avant ou après. On voit dans les trajectoires qu’il y a de la stratégie : Boris sent qu’il a intérêt à sucer la roue et à rester dans le sillage de Charlie puisqu’il a plus de vitesse. Pour Yannick, je ne sais pas si ses problèmes techniques l’ont vraiment pénalisé. Après, Charlie doit se poser pas mal de questions sur le qu’il va pouvoir passer en bâbord amures, dans quelle mer il va pouvoir le faire. Il faut aussi dissocier en stratégie ce qui peut être gagné à aller chercher une bascule, ou à favoriser l’usage de son foil. Les calculs sont multiples et complexes, et c’est pour ça qu’il est difficile de savoir qui va gagner le Vendée Globe. Et je crains qu’il soit nécessaire d’attendre le passage de tous ceux qui sont concernés par la victoire pour savoir qui va vraiment l’emporter ».

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