24 Janvier 2021 - 17h41 • 17028 vues

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Double vainqueur de La Solitaire du Figaro (2016 et 2019), vainqueur de la Route du Rhum en Class40 (2018), Yoann Richomme analyse les placements, la météo et les enjeux de ce sprint final à moins de 4 jours de l'arrivée des premiers aux Sables d'Olonne. Ce dimanche, les trajectoires diffèrent au gré des empannages. Charlie Dalin se retrouve désormais, comme Thomas Ruyant, sur son foil tribord. Ca cavale et c'est diablement intéressant !

Peux-tu nous expliquer ce qu’il se passe en ce moment pour la tête de flotte ?

Les IMOCA touchent des bascules de vent à des moments différents. On voit que les bateaux de l’arrière ont commencé leurs manœuvres d’empannages et les premiers recalages. On a vu Maître CoQ (Yannick Bestaven), Groupe APICIL (Damien Seguin), Prysmian Group (Giancarlo Pedote) partir au nord. Et là, on vient juste de voir Louis (Burton) et Boris (Herrmann) faire de même. Ensuite, ce soir on verra normalement Charlie (Dalin) empanner aussi.

Au fur et à mesure du passage de variations de vent, ils feront chacun leur petit recalage vers le nord. Ça va donner des routes différentes quasiment jusqu’à l’arrivée aux Sables d’Olonne.

Qu’est ce qui attend la tête de flotte au niveau météo jusqu’aux Sables ?

Pour le leader que je considère être Charlie, il ne va pas se passer grand-chose en termes de météo. Ce sera un vent moyen de l’ordre d’une vingtaine de nœuds, pas beaucoup de mer, pas beaucoup de rafales. Le seul élément qui va venir contrarier le ou les leaders dans les douze dernières heures de la course va être une dorsale avec moins de vent. Il y aura une grosse variation de vent dans la nuit de mardi à mercredi. Ça va être assez primordial sur la fin de course car les écarts sont très serrés. Pour quelqu’un comme Charlie qui va avoir une route très proche de la pointe espagnole, il faut que toutes les planètes s’alignent pour qu’il finisse devant cette dorsale et qu’il soit le gagnant de cette météo. S’il arrive un peu trop tard, cette dorsale va le ralentir, ce sera plus difficile. Il y a un petit enjeu sur la toute fin de course sur le timing d’une dorsale dans le Golfe de Gascogne.

Ça peut ralentir le premier et faire que les bonifications aient plus de poids dans le classement final. Ça ne changera pas forcément l’ordre de passage de ligne mais si les écarts sont plus réduits, les marins ayant des bonifications vont gagner plus de places.

Sur quel IMOCA aimerais-tu être en ce moment ? D’après toi, y-a-t-il une position plus favorable que les autres ?

Théoriquement la position de Charlie est beaucoup plus favorable, surtout que dans quelques heures il va se retrouver sur son « bon bord » : bâbord amures, sur son foil tribord. C’est le détail qu’il va falloir regarder : à quel point il va arriver à accélérer. Est-ce qu’il « tartine » vraiment sur ce bord ? Sur ce bord, il va vraiment tout donner, il va tout lâcher. Pour lui, seule la première place est importante. Il doit faire la route optimale. Il n’a pas à gérer ses concurrents. S’il veut espérer gagner sur un ou deux des tableaux - c’est-à-dire le réel sur l’eau et le « compensé » si on peut appeler ça comme ça - il faut qu’il soit au maximum de sa performance. Faire la meilleure route avec la meilleure vitesse.

Donc il n’y a pas vraiment de contrôle de l’adversaire ?

Le problème de Charlie c’est qu’il ne peut rien y faire. Boris va vite, mais il n’empêche que Charlie doit essayer de rallier les Sables d’Olonne au plus vite. Le résultat des autres est hors de son contrôle. Il y a l’objectif de finir premier sur la ligne, mais il y a aussi l’objectif de distancer ses concurrents pour que leurs bonifications ne leur permettent pas de gagner. Il doit naviguer à l’optimal de sa route et laisser les autres faire des bêtises.

Les navigateurs sont fatigués, les bateaux aussi, il va y avoir du trafic, repasser en mode « hiver », remettre les bottes et les cirés, est-ce des choses à prendre en compte ?

Clairement oui. Les routages que l’on effectue ne prennent pas vraiment en compte les défauts de chaque bateau. Les voiles qui manquent, les foils abîmés… On n’a pas réellement la capacité de modifier - ou alors il faudrait y passer des heures carrées - les bateaux selon chacune de leurs contraintes. Le travail que je fais, c’est un travail à iso performance des foilers, alors que l’on sait qu’il manque des voiles à Maître CoQ, que Thomas (Ruyant) et Charlie (Dalin) ne peuvent plus compter que sur un foil. Et il y a les choses que l’on ne sait pas ! On n’est pas capable de faire une prédiction précise et c’est sans compter le facteur humain, car les marins sont fatigués. C’est là ou l’expérience va beaucoup jouer. Et ensuite, Il y a la pression à tenir. Pour moi, je pense que ça va être compliqué pour Louis (Burton) de tenir la pression. Il a déjà eu beaucoup de perte dans la nuit de vendredi à samedi, avec un empannage, quand il s’est recalé au nord. Je ne sais pas s’il a eu un souci, s’il est tombé sous un nuage mais ça lui a couté très cher. Je pense que la gestion de ces problèmes-là va être compliquée à gérer pour ceux qui n’ont pas l’habitude de travailler sous de telles pressions. C’est pour cela que Charlie reste le favori pour moi.

Grace à son expérience ?

Oui, parce qu’il a l’expérience de la pression. Il a l’expérience de travailler sous très haute fatigue et il n’a quasiment que du bâbord amures à faire après l’empannage, c’est-à-dire que son bateau devrait être à 100%. À partir du moment où il va empanner il va essayer de tartiner ! Il va s’arracher comme jamais.

Que penses-tu de la trajectoire de Maître CoQ IV ?

Il va chercher une bascule de vent, qu’il semblait avoir sur le dernier pointage de 15h. Il a dû empanner juste après le pointage de 15h. Il faisait du 345, du nord-ouest, ce qui n’est pas un très bon bord vers les Sables d’Olonne. Il avait touché semble-t-il une autre bascule qui va lui permettre de faire route vers l’est. Tout ça est un timing de bascules qui arrivent par l’ouest. Elles balayent la flotte par l’arrière. Ce sera lui le premier à toucher la bascule.

Quelles sont les conditions actuellement ?

Celui qui a le plus de vent et de mer, c’est Yannick (Bestaven). Il est vraiment proche des tempêtes. C’est Charlie qui en a le moins, ce sont les deux opposés. Charlie est encore en train de contourner l’anticyclone, il utilise l’anticyclone pour avoir sa bascule de vent pour faire cap vers la pointe de l’Espagne. Charlie va globalement avoir une météo tranquille jusqu’à l’arrivée. Par contre, derrière, ils vont avoir des vents jusqu’à 25/30 et des rafales à 35/40 nœuds dans les deux prochains jours.

Ce que font les skippers, est-ce une stratégie mise en place il y a déjà quelques jours ?

La trajectoire est ré-affinée à chaque fichier météo qui tombe c’est-à-dire toutes les 12h. Personne ne fait d’erreur, ils sont très calés dans leur stratégie, ils naviguent tous proches de leur optimal.

Au niveau des ETA, quel est ton scénario ?

Je pense que l’arrivée se fera dans la journée de mercredi. Le scénario rapide ce serait mercredi matin tôt. Si jamais la dorsale gêne les premiers, ce sera dix à douze heures de perdues dans l’ETA. Sur ce scénario lent, ce serait mercredi fin d’après-midi. Plus le premier sera ralenti par la dorsale, plus les écarts seront serrés parce que ceux de derrière ne seront pas ralentis. Ce matin j’avais 6h d’écart pour les cinq premiers.

Quand va-t-on voir apparaître cette dorsale ?

Ce sera dans la nuit de mardi à mercredi, jusqu’à mercredi matin. C’est vraiment le détail de l’arrivée. Ça va être intéressant, ça va jouer ! C’est génial.

Est-ce qu’on peut s’attendre à l’arrivée à être étonnés par l’état des bateaux, par l’état des marins ?

Je dirais plutôt l’état des gars, hélas puisqu’il n’y a pas de filles devant. Il y aura des gens très très fatigués. Je sais que c’est le cas pour côtoyer et parler à plusieurs équipes. Les niveaux de fatigue sont hyper élevés, proche d’une fin d’étape de Solitaire de Figaro. Ils sont vraiment rincés de chez rincés. Il y a le stress en plus, c’est très lourd à porter, il faut être vraiment un être à sang froid pour résister à autant de pression.

Quel est le secret de la réussite sur un dernier sprint comme celui-ci ?

Ça commence par l’expérience : se connaître, ou sont ses limites. C’est là où je donnerais un avantage à ceux issus de la Solitaire du Figaro. Il va falloir gérer son sommeil, dormir peu mais suffisamment pour rester lucide. Il faut rester calme pour ne pas faire de bêtises, avoir confiance en soi. Il y a aussi des importances qui sont toutes relatives d’un skipper à un autre. Pour Charlie, c’est un graal extrême, il visait la victoire, donc la pression du résultat est importante. Même si on sait qu’il y a une chance qu’il la perde avec les bonifications. Pour lui le résultat sur l’eau a une valeur qui va être énorme. Pour quelqu’un comme Louis, qui était en tête il y a peu, ça va être cette pression d’arriver à la gagner, à bien finir, à ne pas casser. Je trouve que Boris arrive un peu plus comme une fleur. Actuellement, c’est son meilleur classement d’être 3ème. Il n’a jamais été 2ème ni 1er. Donc finir 3e sur l’eau, je pense qu’il en sera déjà très satisfait. C’est différent de Louis et Charlie qui ont été en tête. Et Yannick a la rage de revenir, il a été beaucoup en tête, et il a ses 10 heures de bonification. Il a vraiment à cœur de s’arracher.

À ce moment de la course, on n’a pas peur de la casse ?

Si, toujours, mais à un moment c’est peut-être un risque à prendre ! Casser en faisant une bêtise c’est dommage, quelque chose en ligne droite, c’est différent. Si quelque chose casse parce que ça n’a pas résisté, c’est différent. Charlie doit tout donner pour ne pas avoir de regret, c’est spécial et ça comporte un risque de casse, bien sûr. Il pourrait terminer sa course à la Corogne, ce serait horrible. Mais il aurait la satisfaction d’avoir tout donné dans ce cas-là. La limite est difficile à trouver, et elle est aussi très personnelle.

On pourrait voir un bateau à dérives (Damien Seguin) très proche alors ?

Damien arriverait avec une vingtaine d’heures de retard sur le premier. C’est extrêmement faible. Il aura fait quelque chose de complètement dingue. Il tient un rythme de fou. J’ai hâte de voir quand la brise va rentrer, actuellement c’est un peu mou pour lui. Il lui manque des voiles, ce n’est pas évident mais sa performance est exceptionnelle.

De quelles voiles ont-ils besoin jusqu’à l’arrivée ?

Charlie, dans un temps plutôt calme avec peu de mer ce sera des grandes voiles, gennaker ou code zéro. Et pour Yannick (Bestaven) et Damien (Seguin), quand le vent va rentrer fort ce sera J2, les voiles de brise de portant, qu’ils appellent MDTK ou mules, voire le J3. Je crois que Maître CoQ IV n’a plus beaucoup de choix dans ses voiles.