25 Janvier 2021 - 12h20 • 13003 vues

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Pip Hare a envoyé un message du bord ce lundi 25 janvier.

« Après avoir passé deux jours en mode récupération à essayer de combattre la réaction allergique de mon corps à la chaleur, au soleil et à la piqûre de la « méduse », je réfléchis à tout ce que j'ai fait subir à mon pauvre corps au cours des 77 derniers jours, et je suis plus impressionnée que jamais par ce que nous, les êtres humains, sommes capables d'endurer.

J'ai hissé et largué des voiles parfois dix fois par jour, je les ai déplacées… Je me suis pris des paquets de mer glacée, j'ai titubé sur le pont jusqu'au mât pour prendre et larguer des ris, j'ai rampé le long de la bôme pour décrocher les cordages des ris, mes bras ont pompé pendant des heures, j'ai déroulé les écoutes pour les rentrer quelques minutes plus tard. J'ai traîné de lourdes voiles mouillées d'un bout à l'autre du bateau…

J'ai dormi parfois pendant seulement quelques minutes, j'ai mangé des repas en sachet, et certains repas se résumaient à une seule bouchée, avant de devoir retourner manœuvrer sur le pont. J’ai été malmenée par le froid, je suis maintenant épuisée par la chaleur et pourtant, quand le bateau le réclame, mon corps se met à l'œuvre.

Je n'ai jamais renoncé à travailler ma forme physique, difficilement acquise au fil des années d'entraînement. J'ai dû surmonter des blessures, dont une fracture du bassin en 2018. Je demande beaucoup à mon corps et je sors souvent de ma zone de confort en endurant des douleurs et de l'épuisement pour atteindre mes objectifs. L'incroyable capacité d'un être humain à supporter un malaise physique de courte durée ne cesse de m'étonner. Nous sommes à la fois physiquement et mentalement capables de faire tellement plus que ce que nous croyons, nous avons juste besoin d'une bonne raison pour cela et d'une bonne condition physique pour nous protéger des blessures.

J'ai toujours pensé qu'un haut niveau d'endurance était important pour la voile en solitaire. Je l'ai développé en courant, c’est devenu ma deuxième passion. Courir de longues distances en dehors de la route nécessite une force physique et une force mentale similaires à celles de la voile en solitaire et je trouve que les deux sports se complètent bien. La force et la puissance jouent bien sûr un rôle et depuis que j'ai commencé à naviguer en IMOCA, j'ai inclus la musculation dans mon programme physique, non seulement pour développer mes muscles mais aussi pour acquérir une bonne technique et éviter les blessures. En réalité, après 77 jours en mer, la masse musculaire supplémentaire que j'avais accumulée avant la course a disparu et mon corps a brûlé ses réserves de graisse. Je suis maintenant entièrement dépendante de mon endurance, pour maintenir ce rythme et m'assurer de pouvoir me battre jusqu'à la fin.

J’ai appris qu'il y a parfois des moments où mon corps dit stop et qu’il faut l'écouter. Depuis cette réaction allergique, j'ai compris que je devais m'occuper un peu plus de moi que du bateau et j'ai la chance d'avoir des conditions qui me le permettent. Après deux jours de repos, à bien boire, bien manger et à prendre des médicaments, je peux déjà voir les signes de guérison et sentir mon niveau d'énergie revenir à ce qu'il devrait être. Il est sans doute vrai que j'ai plus nourri mon bateau que moi-même tout au long de cette course, mais c'est peut-être parce que je me connais mieux et que je sais ce que je peux endurer. Je peux faire la différence entre un malaise temporaire et un véritable appel au secours et ce n'est que le deuxième qui me fera reculer. »

Pip Hare / Medallia