28 Janvier 2021 - 20h37 • 43058 vues

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Ce jeudi 28 janvier, à 20 heures, 19 min et 55 secondes (heure française), Jean Le Cam a franchi la ligne d’arrivée des Sables-d’Olonne après 80 jours, 13 heures, 44 minutes et 55 secondes de course autour du monde en solitaire sans escale et sans assistance, un temps de parcours calculé après la bonification de 16h15 attribuée par le jury international du Vendée Globe pour son sauvetage de Kevin Escoffier. Le skipper de Yes We Cam!, 8e sur la ligne d’arrivée, prend donc la 4e place pour son 5e Vendée Globe (derrière Yannick Bestaven, Charlie Dalin et Louis Burton), après avoir brillamment animé la course aux avant-postes. Récit d’un tour du monde où le « Roi Jean » est devenu l’icône des houles.

C’est dans une atmosphère particulièrement rugueuse que le doyen de la course a passé la ligne d’arrivée ce jeudi soir : 25/30 nœuds de vent d’Ouest, 2,5 mètres de creux, pluie battante ! Un final en apothéose pour un des grands personnages de ce 9e Vendée Globe...

Des arrivées, Jean Le Cam en a connu, trois lors de ses quatre Vendée Globe précédents. Il sait que les émotions s’entrechoquent à l’heure de reconnecter avec ceux qui l’ont attendu à terre. Cette arrivée-là, il l’attendait autant qu’il la redoutait. « Ce sera une explosion de tout, une bombe atomique et un feu d’artifice », confiait-il la semaine dernière. Jean a l’expérience pour mesurer l’acuité des émotions. « Plus la course est difficile, plus l’arrivée est intense », assure-t-il. Le voilà servi !

La course de Jean

Le skipper avait déjà fait ses adieux aux siens quand il est descendu, seul, sur le ponton le jour du départ. Comme s’il était pressé de partir, enfin, après tant de mois à préparer son bateau dans la quiétude d’un hangar de Port-la-Forêt. Là-bas, les journées étaient déjà à rallonge et les mains façonnées par l’effort. Prendre la mer avait alors valeur de libération, même pour un habitué des longues traversées. Cette fois, Jean n’avait pas oublié des plaquettes de beurre et ne s’était pas non plus épanché trop longtemps. Il y avait une course et lui y croyait comme toutes celles auxquelles il a participé. Et tant pis si son bateau de 2007 n’était pas vraiment cité pour jouer les trouble-fêtes.

Une régularité jamais mise à défaut

Pourtant, au lendemain du départ, Yes We Cam! est en tête. Il le sera à neuf reprises en début de course. Bientôt, une tempête intertropicale balaie la flotte et deux téméraires flirtent avec son centre : Alex Thomson et Jean Le Cam. « Jean se rapproche de moi, il est incroyable », s’extasie le Britannique. L’intéressé s’amuse : « On prévoit toujours plein de choses, on se gargarise, on fait du blabla... Mais ‘bien dire fait rire, bien faire fait taire’ ». Et il assume : « Papy fait de la résistance »        

Jean Le Cam, qui a le tutoiement facile et la gouaille que les marins n’ont plus, réalise une descente de l’Atlantique qui impressionne, à l’heure où les foilers ont peur de se brûler les ailes. À terre, il gagne en popularité parce qu’il fait valser les conventions, se moque des usages d’une société qui a oublié l’autodérision et offre une fraîcheur qu’on n’attendait plus. Le grand public savoure sa spontanéité, le milieu de la course au large admire ses trajectoires. L’image du fanfaron du podium, décapant et décalé, est remisée au profit de celle d’un acharné de la mer à la constance jamais mise à défaut.

Un sauvetage, un duo, beaucoup d’émotion

Sa progression est néanmoins bousculée le 30 novembre au large des côtes sud-africaines. Kevin Escoffier a sauté dans son radeau de survie. Jean est à 20 milles, il se déroute, aperçoit le skipper de PRB, le perd de vue, l’aperçoit à nouveau avant de l’aider à monter à bord. Il est 2h06. « Putain tu es à bord, c’était chaud », lâche Jean. Lui qui a été secouru par Vincent Riou en 2009 sait à quel point ces moments-là marquent, bien au-delà des considérations sportives. À l’appréhension d’une nuit agitée a succédé le temps des hommages – jusqu’à celui du président de la République – et une semaine heureuse.

Avec Kevin, ils forment un duo détonnant, complice et à l’humour communicatif. Quand son coéquipier d’infortune lui dit « Merci, ma caille » et rejoint le Nivôse, un dimanche matin ensoleillé, Jean est ému. « Chercher quelqu’un, être en double une semaine, revenir en solitaire, ce n’est pas évident » confie-t-il. Le marin est économe en mots quand cela le touche trop. Et il y a tout ce qu’il ne dit pas : l’émotion, la peur ravalée, la pointe de nostalgie et les rires de Kevin qui ne résonnent plus.

Sa remontée de l’Atlantique, un modèle du genre

Reste la course qui continue, avec les fronts froids de l’Indien, le Pacifique – « où les longues glissades ne sont que dans les livres » - puis le cap Horn dont le franchissement « été tout sauf gagné » avec les creux de 6 mètres et les 45 nœuds de vent. Ces épisodes-là, Jean les vit en étant toujours à la bagarre avec d’autres. Il y a Damien Seguin, « avec qui on a causé », Benjamin Dutreux « qui ne mollit pas ». « On ne peut pas se quitter, s’amuse Jean début janvier. Benjamin, il s’énerve de temps en temps, il prend les devants. Parfois je l’appelle et je lui dis 'Benjamin, c’est quoi le pacte qu’on a fait ?' Ça ne va pas, tu prends tes aises ». Ce n’est pas de la condescendance, c’est une marque de respect. Pour Damien, à qui il a toujours « rendu des petits services ». Pour Benjamin dont il apprécie tant la course sur un bateau à dérives droites, comme lui.

Sa remontée de l’Atlantique, un nouveau modèle de trajectoire pixellisée à envoyer à tous les apprentis marins, est l’occasion d’apprécier le bonheur simple d’être à bord, de sentir encore un peu plus l’osmose avec ‘Hubert’. Ce nom a le goût de tendres souvenirs, ceux de la bande des trois formée avec Gaétan Gouerou et Hubert Desjoyeaux, qui a été à l’origine de CDK, le chantier par lequel passent tant de rêves de marins d’aujourd’hui. Sur ce retour vers la maison, Jean savoure « la meilleure position qui soit » en faisant partie des « chasseurs » derrière les « explorateurs de devant ».

Le skipper sera au contact presque jusqu’au bout et se sera incliné sans jamais rendre les armes. Il aura démontré que l’expérience et la connaissance d’un bateau, si éprouvé soit-il, valait mieux que le survol à tout prix. De ces temps où Jean a réussi à ne jamais manquer de beurre, il a rappelé à quel point il faisait partie des grands de son sport, regagnant le respect chez ceux qui l’avaient trop vite oublié.

À terre, le marin a eu le droit à une chanson entonnée par des élèves bretons. Il a été une bouille aimée par les caricaturistes, le seul en course à avoir les honneurs de la "Une" d’un quotidien sportif français et est ainsi devenu une figure pop quand la culture n’avait pas le droit de cité. Jean a fait plus que de la résistance : il a rassemblé les générations et a permis de vibrer, de s’évader et de sentir à ses côtés le bon goût du large et de la liberté.

Par la rédac du Vendée Globe / Antoine Grenapin
   

LES STATS DE JEAN LE CAM / YES WE CAM !

- Il a parcouru les 24 365 milles du parcours théorique à la vitesse moyenne de 12,50 noeuds
- Distance réellement parcourue sur l’eau : 27 501 milles à 14,10 nœuds de moyenne

Les grands passages

Equateur (aller)

4e le 18/11/2020 à 23h32 UTC après 10j 10h 12min à 10h 13min du leader HUGO BOSS

Cap de Bonne Espérance
6e le 02/12/2020 à 04h52 UTC après 23j 15h 32min de course à 1j 05h 41min du leader Apivia

Cap Leeuwin
6e  le 14/12/2020 à 02h13 UTC après 35j 12h 53min de course à 14h 47min du leader Apivia

Cap Horn
6e le 04/01/2021 à 20h18 UTC après 57j 06h 58min de course à 2j 06h 35min du leader Maître CoQ IV

Equateur (retour)
8e le 17/01/2021 à 14h14 UTC après 70j 00h 54min de course à 19h 02min du leader Bureau Vallée 2

Meilleure distance sur 24 heures :
Le 7 décembre à 8h00 UTC : 459,61 mn à 19,2 nds

Son bateau

Yes We Cam!, plan Farr, construit chez CDK Technologies

Mise à l’eau  : janvier 2007