09 Février 2021 - 12h15 • 7804 vues

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Stéphane Le Diraison (Time for Oceans) - qui navigue au coude-à-coude avec Alan Roura (La Fabrique) à près de 600 milles de l'arrivée - était à la vacation de ce mardi 9 février.

"On est côte à côte avec Alan (Roura), c’est assez singulier ! On était côte à côte dans l'océan Indien il y a deux mois. Il m’a ensuite "collé" plus de 800 milles. On a eu des conditions différentes, différentes emmerdes sur la remontée, et là on se retrouve dans le même système. On a les mêmes bateaux, on reçoit les mêmes fichiers météo et on a à peu près le même niveau de fatigue, alors nos décisions convergent. 

Avoir un bateau à côté est une motivation supplémentaire, un repère. On discute beaucoup. Sur la route du Rhum, l’écart était très mince entre nous deux à l’arrivée, 45 secondes je crois, c’est récurrent avec Alan ! Alan a eu ses ennuis de quille, moi de gréement. 

Match à cinq

C’est vachement intéressant de se retrouver à cinq à jouer aux échecs, c’est vraiment réjouissant mais c’est aussi très exigeant, on est tous fatigués. Les conditions sont difficiles jusqu'au bout, on a des grains, le vent passe de 10 à 40 nœuds, il change de direction... Là c’est mou, puis ça va revenir, ensuite on va avoir du près… C’est passionnant jusqu’à la ligne d’arrivée, les jeux ne sont pas faits. 

Sur la fin, il y a une dépression qui est centrée quasiment sur les Sables d’Olonne. Elle va générer des vents de face sur la fin du parcours. La stratégie est de savoir comment on se place par rapport à cette dépression. Alan et moi, on se dit qu’on accepte la zone de molle. On va se retrouver beaucoup plus nord, donc on va rester au portant plus longtemps. On aura moins de près que le reste du groupe. Selon les différents modèles météo ça ne donne pas la même chose. J’ai décidé de faire comme je le sentais, je n'avais pas envie de multiplier les empannages. Il me semble que le fond du Golfe peut être aussi très piégeux. On saura bientôt qui avait raison ! 

Un marin et un bateau fatigués

J’ai eu une multitude d'ennuis techniques. Au niveau mental, sans jouer au caliméro, je dois dire qu’on a été mal servi par la météo et que globalement, cette édition est difficile. On a eu des conditions extrêmes entre des pétoles et des vents très forts. Les tempêtes du Pacifique ont laissé des traces. Sur le Vendée Globe, j’ai passé 8 jours en cumulé avec moins de 5 nœuds de vent. C’est considérable. Et quand il n’y a pas de vent, au niveau mental c’est une torture. C’est physiquement exigeant aussi, alors la fatigue s’est bien accumulée.

Le bateau est abîmé, hier j’ai une voile qui s’est déchirée. J’ai mes vérins de quille qui fuient, j’ai le gréement complètement détendu sans possibilité d’action avec le mât qui fait des figures de style pas possible, j’ai cassé mon hook de tête donc je ne peux plus mettre ma grand-voile haute, ma centrale intertielle ne fonctionne plus… La liste est longue !  

Le bateau n’avait pas été assez éprouvé à cause des conditions sanitaires, j’ai tenu le coup en réparant sans arrêt mais là j’arrive un peu au bout de l’exercice, le bateau me dit “ramène moi”. 

Le Vendée Globe, un projet de vie

Le Vendée Globe est un rêve ancré profondément au fond de moi. Ça fait bientôt 30 ans que je veux faire ça, c’est le projet d’une vie. J’ai eu deux déclics sur cette course : d’abord au passage des Açores, j’ai eu un black out total de pilote automatique. J’ai mis une heure à comprendre, le bateau était en vrac, c’était l’horreur. J’ai pensé à l’abandon, et cela m’était absolument insupportable. Puis il y a eu mon avarie au niveau du système de grand-voile qui m’a fait de nouveau penser à l’abandon. Ce sont des prises de consciences. Plus que tout, au-delà de la fatigue, je veux finir cette course, et ça, ça donne une énergie considérable !"

Stéphane Le Diraison / Time for Oceans