23 Février 2021 - 20h00 • 15449 vues

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Chenal des Sables. À cette heure avancée de la nuit, les quais, balayés par les rafales de vent sont déserts. Pas de regret à avoir, de toute façon, même en plein jour, avec les interdits Covid, ils seraient tout aussi vides. Devant la tour Arundel, les bourrasques de neige fondue, en se mêlant à la pluie, viennent encore assombrir la lueur pâlotte des réverbères. L’atmosphère est glauque, glaciale, saturée d’une humidité sale qui dégouline des murs.

Nous sommes cinq à bord du semi-rigide parti en mer pour aller accueillir celle qui est de retour. Pensées émues vers elle, seule au milieu de ce néant brumeux que l’on devine là-bas au loin.

Nous voilà maintenant à l’entrée du chenal. À droite et à gauche, on devine le halo des lumières clignotantes vertes et rouges des phares qui balisent l’entrée du port. Malgré le vent, on entend le grondement sourd des vagues qui viennent se briser contre la jetée extérieure. Propulsée par la puissance de la houle, l’écume rebondit sur le mur de pierre, passe par-dessus et éclate en gerbes blanchâtres qui s’élancent vers le ciel. La volée d’embruns vient nous fouetter le visage. Ça promet…  On oublie le masque, il est déjà trempé d’eau salé. Pas d’inquiétude. Ici, même un virus très motivé irait chercher fortune ailleurs.

On s’enfonce dans la nuit noire. Instinctivement, on resserre le col de nos cirés et la capuche sur le bonnet. La visibilité ne doit pas excéder quelques centaines de mètres, au mieux. Sans repères visibles, impossible de le savoir. Le pilote accélère. Debout à ses côtés, je me tiens fermement à la main courante. Il y a intérêt. Le semi-rigide bondit sur les vagues et retombe lourdement. Le coup de roulis est violent. Amortir le choc en pliant les genoux et rester bien calé pour ne pas se faire éjecter. Coup d’œil sur l’écran du GPS. La balise « Nouch sud » est juste devant. On la contourne sans vraiment la voir. Cap à l’Ouest. Au dernier pointage, le bateau est à environ 6 kilomètres. On y sera dans 20 minutes, si tout va bien et si on le trouve dans l’épais rideau de pluie. Virage serré. Nous voilà face aux vagues qui explosent sur l’étrave et nous reviennent en pleine face, cinglantes, genre décapage haute pression. On détourne la tête, plus par réflexe que pour une réelle protection. Ça cogne dur, difficile d’y couper. On reconnaît un bon pilote à sa manière d’anticiper le passage dans les lames. Ralentir au bon moment pour éviter au bateau de se cabrer puis accélérer pour garder de la puissance. Le jeu est subtil, répétitif. Il demande du doigté, de l’expérience, surtout en pleine nuit. J’ai confiance dans ce pilote, c’est un bon, un très bon même. Il s’appelle Jacques Caraes, c’est le directeur de course, un gars qui a écumé tous les océans, alors le clapot des Sables d’Olonne, ça ne lui fait ni chaud, ni froid. Un peu froid tout de même, vu le ressenti face au vent…

  • On ne devrait pas être trop loin, maintenant… Tu vois quelque chose ?
  • Non rien…

On écarquille les yeux. Pas une lueur. Noir sur noir, tout est noir…  Appel à la VHF.

  • Tes feux de navigation sont bien allumés en haut du mât ? on ne te voit pas…
  • Oui, je confirme. J’ai aussi mis en route la flash light. Vous devez être encore trop loin…

Ralentir. On est dans la zone. Le pire serait de percuter le bateau, là, si près de l’arrivée. Le genre d’accident impardonnable.

On redemande au PC course la position du bateau et son cap. Rapide calcul.

  • On est trop bas ! Il est par là…

Jacques remet la gomme. Puis, d’un coup, tout là-haut, presque au-dessus de nous, une clarté intermittente qui se brouille dans les gouttes de pluie : le feu de tête de mât. On s’approche. Le bateau sort de l’ombre, en gris sur fond noir. L’image est fantomatique. Poussé par le vent, sous voilure réduite, il trace sa route sans effort sur cette mer que l’on devine à peine.

Elle, elle est là, debout à l’arrière, compensant si bien les mouvements du bateau qu’elle donne l’impression de faire corps avec lui. Elle nous a vus et nous fait signe de la main. Je lui réponds d’un petit geste, presque timide, un geste admiratif en pensant à tout ce qu’elle a enduré pendant ces 3 mois. On s’écarte à la limite de visibilité. Lui laisser vivre les derniers instants avec son fidèle compagnon. J’imagine les mots qu’elle doit lui murmurer pour lui dire adieu.

D’autres bateaux s’approchent. Un puissant projecteur éclaire les voiles et le pont.  Le « live » de l’arrivée commence. Retour dans le monde des hommes et dans la vie du monde.

Bien sûr, les arrivées n’ont pas toutes cette tonalité un peu sombre. Pour un beau retour aux Sables, la recette est simple : choisissez un milieu d’après-midi, un jour de chaleur printanière et de grand soleil, avec, si possible, un vent suffisant pour faire porter les voiles, la coque bien gitée. Tout ce qu’il faut pour faire de belles images et donner toute sa dimension à l’exploit. Il y aura de nombreux bateaux autour de vous, des amis ou des inconnus heureux de vous revoir et de vivre avec vous la remontée du chenal.

Sans la foule massée sur les quais, ce moment n’aura pas sa saveur mythique, mais aux balcons des immeubles surplombant le port, les gens vous montreront, à coups de corne de brume, d’applaudissements et de banderoles, toute leur reconnaissance pour l’évasion et les rêves que vous leur avez fait vivre, en ces mois tristes et confinés.

L’essentiel est d’être là, de retour, après avoir franchi les 3 caps. La lumière rouge des feux à main brandis à bout de bras éclaire votre visage rayonnant du bonheur d’en avoir fini et d’avoir réussi. Photos et vidéos immortalisent ce moment qui restera un essentiel que se partageront la famille et les amis.

Bien sûr, il y a celles qui ont vécu l’accident, le danger puis le combat pour rejoindre le port, l’escale pour réparer, disqualification à la clé. Malgré leur immense déception, elles ont eu le courage de repartir. L’immense défi qu’elles se sont données n’a de sens que quand la boucle se boucle, là aux Sables d’Olonne et pas ailleurs. Je n’oublie pas celle, qui à l’heure où j’écris ces lignes est encore en mer et qui continue coûte que coûte. Après sa chute sur le dos, elle doit supporter de vives douleurs à chaque fois que le bateau tape ou lors des manœuvres sur le pont. Un courage admirable. Pas besoin d’aller sur la planète Mars pour trouver le mot « persévérance », il est bien là sur terre, ou plutôt sur la mer. A elles trois, elles nous en donnent la plus belle des définitions.

Après les interviews sur le ponton et avant la conférence de presse, pendant le temps de repos prévu pour retrouver les proches, j’ai une « fenêtre » d’accès au skipper. J’en profite pour faire un rapide bilan médical.

Passage sur la balance. Les résultats sont très variables. Certains ont perdu jusqu’à 8 kg, d’autres, au contraire, ont grossi ou gardé un poids stable. Mais ces résultats ne sont qu’une photographie instantanée et ne traduisent pas les moments de grande fatigue. Il aurait été sans doute très intéressant d’évaluer leur poids et leur état de forme, par exemple au passage du Cap Horn, après les épreuves du Grand Sud.

La fonte musculaire au niveau des membres inférieurs est quasi générale. Rien d’étonnant. Un périmètre de marche réduit à la longueur du bateau associé à une position assise quasi permanente, tout concourt au manque d’activité de cette partie du corps.

Contrairement aux appréhensions que nous avions avant le départ, il n’y a pas eu de graves lésions, type trauma crânien avec perte de connaissance. Pourtant, ce risque est omniprésent et extrêmement difficile à gérer. J’y ai beaucoup pensé pendant tous ces mois en tentant d’imaginer comment il serait possible de porter secours à une personne inconsciente, seule sur un voilier fragile au milieu de l’océan à plusieurs milliers de kilomètres de toute aide.

Les chutes ont été nombreuses, assorties de plaies et de bosses. Grâce aux formations obligatoires et aux produits disponibles dans la pharmacie, ces blessures ont été prises en charge correctement et beaucoup n’ont pas jugé utile d’en parler. Plus gênantes ont été les fractures de côtes. Ces traumas font partie des accidents classiques en mer. Cette année, plusieurs skippers ont eu à les subir. En solitaire, pas question de s’appesantir sur ces violentes douleurs. Le bateau s’en moque, il exige. Pas d’autre choix que manœuvrer malgré ses souffrances. Si vous avez vécu ce genre de traumatisme, vous pouvez imaginer le supplice de tourner les manivelles de winchs, de se déplacer sur le pont ou tout simplement d’enfiler des vêtements. Grâce aux antalgiques et aux anti-inflammatoires les douleurs ont été plus supportables. La codéine associée au paracétamol est une aide supplémentaire mais son usage doit être mûrement pesé étant donné les risques associés d’altération de la vigilance chez une personne fatiguée et en dette de sommeil.

Autre accident classique : la brûlure à l’eau bouillante en particulier lors du remplissage du sachet de lyophilisé ou du bol de thé. Il suffit d’un mouvement imprévu du bateau pour que le liquide brûlant s’échappe de la bouilloire et se répande sur les mains ou sur une partie découverte du corps. La zone tropicale a été évidemment la plus à risques. Les flammes du réchaud ou les interventions sur un moteur encore chaud présentent les mêmes dangers. Enfin, tenter de retenir une écoute qui glisse des doigts est un réflexe qui laisse souvent des souvenirs très cuisants.

D’autres incidents ont été plus inattendus : des passagers clandestins qui se sont invités à bord ! Embarqués par une vague pendant un coup de vent, des physalies se sont discrètement installées sur le pont, coincées dans une pièce d’accastillage. Ces organismes appelés communément « galères portugaises (1) » sont munies d’une sorte de flotteur translucide en forme de ballon. Elles seraient plutôt jolies en l’absence des multiples filaments qui les prolongent. Ces tentacules d’une dizaine de mètres minimum portent des cellules dont la piqûre très vive libère un poison entraînant une importante réaction allergique pouvant aller jusqu’à l’état de choc. Il a fallu faire une véritable enquête pour comprendre qu’elles étaient à l’origine d’une inflammation douloureuse de la peau localisée au cou. Des tentacules transparents et donc invisibles se sont collées sur le col d’un vêtement posé sur un coin du cockpit. Il a suffit de le porter de nouveau pour que ces cellules, appelées nématocystes, libèrent leur substance allergisante. Malgré un traitement local à base de cortisone, il a fallu plusieurs jours pour que l’inflammation disparaisse.

Une toux chronique est restée une énigme. Le fautif pourrait être un phytoplancton toxique, de type dinoflagellé, dont on sait la tendance à se développer avec le réchauffement climatique. Mélangé aux gouttelettes d’eau de mer levées par l’étrave, ces organismes microscopiques pénétreraient dans le système respiratoire entraînant toux et difficultés respiratoires. Pour valider cette hypothèse nous allons engager une étude sur de prochaines courses avec l’aide active des skippers.

Lors de sa conférence de presse, un skipper a révélé un antécédent cardio-vasculaire grave ayant nécessité une intervention chirurgicale un an et demi auparavant. J’étais évidemment informé de ce problème resté confidentiel, secret médical oblige. A quelques mois du départ, sa participation était encore hypothétique mais les résultats des ultimes examens ont permis de lever les derniers doutes. C’est grâce au bilan médical que nous imposons à travers le règlement médical de la fédération Française de Voile que ce problème a pu être détecté. Cette prévention lui a sans doute sauvé la vie.

Ce Vendée-Globe s’est bien déroulé sur le plan médical. Avec la facilité offerte par Whatsapp, les concurrents ont pu communiquer plus facilement en particulier au niveau de leurs soucis médicaux. Après recueil de l’ensemble de ces données, nous allons effectuer un travail épidémiologique afin d’améliorer la santé, la sécurité et le bien-être des skippers dans une épreuve aussi longue et aussi exigeante que le Vendée-Globe.

Enfin, je tiens à souligner le rôle de la MACSF. Au-delà de l’engagement d’un bateau avec Isabelle Joschke à la barre, la MACSF a apporté son soutien à l’assistance médicale qui, en toute impartialité, a été au service de toutes et de tous. Un « fair-play » qui, une fois de plus, démontre combien la solidarité des gens de mer est une valeur essentielle.

Dr Jean-Yves CHAUVE

(1) La Galère portugaise, Physalie ou Vessie de mer est une espèce de siphonophores marins, c'est-à-dire une colonie comportant quatre types de polypes soutenue en surface par un flotteur de 10 à 30 centimètres. Malgré les apparences, ce n'est pas une méduse (source Wikipédia).

 

Si vous voulez retrouver le suspens d’une histoire de course au large, je publie à la fin du mois d’avril, aux Editions Glénat, un roman « L’Atlantique en eaux troubles », qui vous fera vivre une aventure pleine de rebondissements dans le huit-clos d’un bateau où vont s’affronter des personnages attachants et inquiétants, au cœur des vagues de l’Atlantique.