24 Février 2021 - 16h09 • 19881 vues

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Bien que non classée, Isabelle Joschke (MACSF), radieuse, s'est prêtée à l'exercice de la conférence de presse. Elle revient sur sa course, son abandon et la fin de son parcours autour du monde.

"J’ai rencontré le pire et le meilleur. C'était comme un miroir grossissant, le reflet de qui j’étais dans les situations difficiles, avec mes réactions à chaud, que je n’aime pas toujours… Mais aussi ma capacité à rebondir. Tout du long, il fallait revoir l’avenir différemment. Dès le début, ce n’est pas parti comme je le souhaitais. 

Il a fallu que je revoie mes attentes en permanence. À chaque fois, c’était une remise en question. Je ne m'attendais pas à faire un début de course aussi raté. Ça a été dur à avaler. Et puis après, au contraire, je me suis retrouvée dans ma capacité à me donner à fond, à faire de belles trajectoires, à être dans le match de nouveau quand je ne m'y attendais plus. 

À propos de la communication

Je me faisais un peu violence parce que je sentais une espèce de pression pendant les vacations quand je disais ce que je pensais. Je voyais que parfois ça ne correspondait pas aux attentes de l'extérieur. Dans le fond, quand ça n’allait pas, j’avais envie de le dire. On nous voit comme des héros et il y cette injonction à l’être, c’est ce que j’ai ressenti. J’ai essayé d’être moi-même. C'était assez intéressant, je recevais des messages de soutien et d'encouragement mais en même temps, j’avais l’impression que les gens auraient aimé que j’aille bien tout le temps ou que je réussisse à prendre tout de suite du recul. Mais ce n’est pas toujours comme ça que les choses se passent, on ne rebondit pas toujours tout de suite. 

Le regard des autres est important, même si j’aimerais bien qu’il ne le soit pas. Le message de Jean (Le Cam) le jour où j'ai abandonné m’a beaucoup touché. J’en ai pleuré, ma déception d’abandonner était tellement immense. Mais ma décision était actée, et c’est le regard des autres qui a permis de l’acter. 

Je suis assez exigeante avec moi-même. Dans le sud j’ai cravaché mais la cravache était surtout tournée vers moi ! Je me disais “fais une pause et regarde ce que tu as fait” ! J’ai aussi eu des messages qui m'invitaient à le faire. Je me disais “t’es dans le top 5, réjouis-toi" ! 

Les paysages, la nature 

Les paysages qu’on rencontre dans les mers du Sud sont uniques. La mer est sauvage, elle fait peur mais en même temps c’est complètement dingue de surfer à longueur de journée. Surfer avec nos bateaux, c'est le pied intégral ! D’habitude, on fait des heures de navigation au près pour surfer quelques minutes. Et là, c’est des journées entières à sentir le bateau qui s'emballe. J’ai été vraiment touchée par les nuits dans l'océan Pacifique. C'était tellement beau ! Les nuits étaient très courtes, il y avait un horizon orangé, des lunes hallucinantes. J’avais l’impression que c'était un conte de fée quand je regardais ça. 

Le public 

Le fait qu'il y ait du monde dans le chenal, ça m'a procuré beaucoup d'émotions, de la reconnaissance, de la gratitude. J’ai vécu ça comme un cadeau. C’est comme si tout ce monde était là pour me rappeler que le chemin parcouru est dingue. 

MACSF sistership de PRB 

Ça m’a énormément pesé. Je me suis rendue compte que ça nous avait tous retourné, complètement. À un moment donné, je me suis fait violence pour ne pas me laisser prendre par la peur. À l’entrée des mers du Sud, quand j’étais en train d'accélérer et de revenir dans le match, il y avait deux parties de moi, celle qui avait peur et celle qui se disait que ce n'est pas parce que c’est arrivé au bateau de Kevin (Escoffier) que ça allait m’arriver. J’ai dû me distancier de cette peur. Mais parfois j’avais la trouille, quand le bateau plantait dans une vague, je pensais à Kevin, mais je ne voulais pas lever le pied à ce moment-là, je ne voulais pas repartir comme sur la descente de l’Atlantique. 

Son début de course

Le deuxième front au large du Portugal m’a fait peur. Mais je me suis dit que ce n’était pas possible que je ne revienne pas aux Sables d’Olonne. J’avais trop vécu ça, j’étais trop marquée par mes précédents abandons. J’ai choisi de laisser passer le gros de la tempête et après ça, je n’ai fait qu'essayer de rattraper les autres. Ça partait par devant et je perdais un peu plus de terrain chaque jour. Et puis j’ai eu aussi assez vite des petits pépins techniques. 

Une fois ce premier front passé j’ai vraiment tout donné, mais au début ça ne payait pas. Ça a commencé à payer quand j’ai arrêté d’y croire ! Je voulais faire le tour, je me disais que je le ferais, dans le match ou non. J’ai été très concentrée à réparer mon balcon arrière, c'était indispensable pour entrer dans les mers du Sud. Et une fois que c’était réparé, je me suis dit “tiens je suis de nouveau dans le match” ! 

Une flotte groupée

C’était super grisant. Toutes les 4 heures avec le nouveau classement, c’était un nouveau verdict. Et en même temps, j’ai trouvé ça dur, je me sentais parfois à la peine au niveau des manœuvres. Je sentais que je ne pouvais pas toujours les enchaîner. Dans les empennages, je perdais du terrain. J’avais de la frustration et parfois un sentiment de panique parce que quand je longeais la zone des glaces, je pouvais perdre 50 milles dans une manœuvre. C’était d’une intensité dingue. 

Un Vendée Globe à l’image du projet

Je trouve que ce Vendée Globe reflète un peu tout notre projet. Beaucoup de promesses, des arrêts-buffet, des moments où j'ai trébuché, où tout le projet a trébuché. On a fait les bons choix, on a rencontré un super sponsor qui nous a donné toute sa confiance. J’avais l’impression qu’au fur et à mesure du projet j’étais de plus en plus en confiance, l’équipe était de plus en plus soudée. Dans ce Vendée Globe, au fur et à mesure, j’étais de plus en plus en confiance même si je savais que ça pouvait s’arrêter à tout moment. Ça n’a pas été linéaire du tout, mais c’était tellement riche en apprentissage !

Pour moi c’est une victoire, j’ai l’impression d’avoir gagné, pas gagné le Vendée Globe, mais ce que j’ai gagné, c’est énorme. 

Es-tu revenue différente ?

Je pense que je le saurai au fil des jours, des mois, des années. Aujourd'hui je ne sais pas. J’ai l'impression d’être moi, de ne pas trop pouvoir jouer à autre chose, mais il y a sûrement des trucs qui ont changé. J’ai l’impression de m'être vue telle que je suis. 

Et maintenant ?

Je veux profiter de mes amis, de mon équipe, de mes partenaires, de cette journée ensoleillée, de sentir l'immobilité sous mes pieds, ce n’est pas désagréable ! Rien de plus."