25 Octobre 2021 - 13h14 • 5525 vues

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C’est un choc : Alex Thomson a annoncé ce lundi qu’il n’entrait pas en course en son nom pour le Vendée Globe 2024. Son nouvel objectif : porter le projet d’une ou d’un autre skipper.

Alex Thomson a annoncé ce lundi 25 octobre sa décision de ne pas partir en quête du Vendée Globe 2024, pour privilégier sa famille. Le skipper anglais a eu la délicate attention de venir annoncer son choix à Paris, pour signifier une fois encore son attachement au Vendée Globe et à la France qui navigue au large.
Etait-ce la pluie qui menaçait la Capitale qui lui rendait l’œil humide ? On ne miserait pas un penny là-dessus. Dans ce compte-rendu des échanges lors de la conférence de presse, vous trouverez deux kilos de raison, autant d’émotion et un kilo de motivation.

 

Alex, qu’est-ce qui vous motive à renoncer au Vendée Globe 2024 ?
A. T. :
« Je passe mon tour pour des raisons personnelles, pour ma famille et mes enfants. Kate, ma femme m’a fait part de la tristesse de mes enfants à ne pas me voir. Quand je l’ai rencontrée, elle avait des objectifs, j’en avais aussi, mais c’est elle qui a tout porté. A mon tour, j’ai envie de lui donner l’opportunité qu’elle m’a accordée.

J’adore ce sport, mais il est temps pour moi de passer plus de temps à terre auprès de ma famille : (depuis des années) j’étais à la maison trois ou quatre mois par an. Mon fils aîné a 10 ans, et le Vendée Globe est un jeu. Naïvement, j’ai cru que c’était sympa pour mes enfants d’avoir un père célèbre et plutôt cool. En réalité, ce qu’ils veulent, c’est avoir un père.

Vous renoncez avec des regrets ?
A. T. : J’ai dû vous raconter que, avant l’arrivée du Vendée Globe 2016, j’avais appelé ma femme pour lui dire que je comptais arrêter après le Vendée Globe 2020. Ce qu’il s’est passé dans cette édition (son abandon après trois semaines de course, ndlr) a fait que je me suis senti floué. Alors j’ai eu envie de repartir. L'objectif a toujours été de gagner le Vendée Globe. Cela reste pour moi le défi sportif mondial le plus difficile à relever à ce jour, et nous n'avons toujours par atteint cet objectif. Mais je ne me sentais pas de repartir.

On ne vous verra plus sur la ligne de départ devant les Sables-d’Olonne, alors ? 
A. T. :
Je renonce au Vendée Globe 2024, mais je ne m’interdis pas de penser à 2028. Si je sens que je ne suis pas le meilleur pour gagner, je ne le ferai pas. Il faudra que je sois fort, costaud (pour y retourner), parce que je ne veux pas faire une course ‘discount’. Mais je sais que je ne peux pas ignorer le Vendée Globe.

Qu’allez-vous faire, désormais ?
A. T. :
Ma vie est dans le sport. La première responsabilité que je porte, c’est d’être un ambassadeur de mon sport. Pour les quatre années à venir, j’aimerais travailler avec une ou un autre skipper, trouver des partenaires. Pourquoi pas un skipper français ? Pourquoi pas un skipper international avec une marque internationale ? Je suis sûr que je pourrais prendre autant de plaisir à aider un skipper à gagner le Vendée Globe que si c’était pour moi.

Vraiment ?
A. T. :
Oui, j’ai commencé par avoir un rôle secondaire pour Sir Robin Knox-Johnston et j’en étais très heureux. Pour le Vendée Globe, tout se passe trois ans avant le départ. On choisit les gens, on prend des décisions qui ont un impact sur le déroulé de la course, qui est un tout petit morceau de l’aventure. Le voyage qui mène à la ligne de départ est super excitant, et je sais que je suis bon dans la recherche de partenaires, parce que je leur propose quelque chose de très intéressant pour eux.

… Le Vendée Globe ?
A. T. :
Oui, il n’a pas d’équivalent au monde. Je suis allé répondre à une interview chez Bloomberg il y a quelque temps. Le journaliste ne me connaissait ; je lui raconte mon histoire, et il tombe des nues ! Juste après, il me dit « Venez, je vous présente Michael Bloomberg » (le fondateur de la chaîne, ndlr). Il m’emmène à la réunion, et je lui raconte des choses qui le fascinent lui aussi. La force du Vendée Globe, c’est qu’il n’y a pas que mon histoire qui est exceptionnelle : il y a celle de Pip (Hare), de Yannick (Bestaven), de Louis (Burton) – quel boulot remarquable il a fait, Louis. Au-delà de l’histoire du Vendée Globe, il y a toutes ces histoires !   

Vous avez avancé ?
A. T. :
Pour faire un projet Vendée Globe, il faut soit trouver un sponsor puis chercher le skipper, soit trouver un skipper et trouver les sponsors.

Avez-vous une idée du genre de skipper que vous aimeriez porter ?
A. T. : Nous avons déjà des échanges. Peu importe le sexe ou la nationalité, il pourrait aussi venir d’un pays qui n’a pas encore été touché par le Vendée Globe. Mais par exemple, j’aurais adoré me battre pour la victoire avec Sam Davies, qui est à la fois une femme et une Anglaise, même si vous cherchez à croire le contraire en France (rires).
J’aimerais un jeune avec un talent brut, pour qui l’équipe AT Racing serait l’outil qui lui permettrait de se développer. Mais ce skipper doit être le leader, pas moi. Il faut que l’équipe croie en son skipper. A moi d’apporter ce dont le skipper a besoin, j’ai un peu d’expérience, je crois.

Quel pourrait être son parcours ?
A. T. :
Il pourrait venir de la classe Figaro, parce qu’on voit que les marins qui en viennent peuvent performer sur le Vendée Globe, mais la classe Figaro impose la monotypie, et il faut avoir une sensibilité pour le développement. La classe Mini et la Class40 peuvent aussi être de bons tremplins.

Vous évoquez votre expérience…
A. T. :
Après huit campagnes de course autour du monde, nous avons énormément appris. Nous avons conçu et construit certains des bateaux les plus innovants de la classe et notre Hugo-Boss de 2016 était considéré comme le bateau de référence de sa génération. Nous allons continuer à tirer profit de notre expérience dans la conception et la construction de bateaux afin de mener de nouvelles campagnes avec succès. J'attends avec impatience la prochaine campagne qui nous mènera au départ du Vendée Globe en 2024. Ce que je sais, c’est la dimension du fossé qui existe entre l’attitude d’un skipper qui court son premier Vendée Globe et celle qu’il faut avoir pour se mettre en position de gagner. C’est un saut immense. Et technologiquement, les bateaux aussi ont fait un bond immense en quatre ans.

Comment a réagi Hugo Boss, votre sponsor ?
A. T. :
Mon partenaire a été assez surpris quand je leur ai dit que je ne m’engagerais pas pour 2024, mais ils m’ont apporté leur soutien. J’ai eu le privilège de pouvoir m’appuyer sur eux pendant 20 ans, et je crois que j’ai fait en sorte que Hugo Boss devienne une marque importante dans le monde de la voile. Mon contrat courait jusqu’à la fin de cette année, et je pense aussi que la stratégie du Groupe va changer. Je ne sais pas s’ils m’auraient accompagné si je leur avais proposé de repartir…

Cela a pensé dans votre choix ?
A. T. :
Pas du tout. Ce n’est pas pour me vanter, mais je crois que j’aurais très vite trouvé un partenaire si j’avais voulu repartir.

Vous avez déjà avancé sur l’éventuel projet 2024 ?
A. T. : L’actuel Hugo-Boss a été vendu ; on a déjà touché une garantie et pour le reste, c’est une question de semaines. Cela nous permet de nous libérer de l’endettement. Ce n’était pas facile : je porte mes bateaux dans mon cœur. Pour le projet potentiel, j’aimerais retravailler avec le chantier de Carrington, qui n’est pas le moins cher, mais qui est le meilleur au monde selon moi, et avec Jason Carrington, qui est un artiste passionné. J’aimerais aussi retravailler avec VPLP. J’ai travaillé avec beaucoup d’architectes de talent, mais VPLP est ouvert quand on propose des choses (comme mon cockpit, par exemple). Antoine (Lauriot-Prévost, architecte naval) est venu naviguer à bord de Hugo Boss quand on est reparti d’Afrique du Sud après l’abandon. On a cumulé 10 000 milles de datas qui sont folles.

L’intérêt est aussi de garder une continuité dans le fonctionnement, ce qui est très important. Honnêtement, l’aller-retour de Jérémie Beyou et mon abandon m’ont brisé le cœur, j’ai eu mal pour le cabinet d’architectes qui avait fait deux des plus beaux bateaux de la flotte. Je me sens redevable à son égard.

Vous pourriez continuer une forme de partenariat avec Hugo Boss, mais qu’en est-il de Nokia ?
A. T. :
Le contrat s’achève également en fin d’année, mais on parle du futur. Nokia m’a permis d’en apprendre énormément sur ma façon de naviguer. La société a aussi travaillé sur le pilote automatique. La grande exploration du moment, c’est l’intelligence artificielle, qui va changer notre vie. Une course en solitaire est un excellent outil de démonstration : on a tant de choses à faire quand on est seul sur un bateau ! »